Pourquoi la robe babydoll dérange encore autant
- Eurosmag
- 18/05/2026
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Il suffit aujourd’hui d’une robe courte portée par une pop star pour relancer un débat moral entier sur les femmes, leur corps et la manière dont elles devraient se présenter publiquement. Ces dernières semaines, Olivia Rodrigo s’est retrouvée au centre d’une polémique en ligne autour de ses robes babydoll, certains internautes accusant la chanteuse de “romantiser l’enfance” ou de participer à une esthétique jugée problématique.
Le problème est que cette indignation révèle surtout une immense ignorance historique. La robe babydoll ne naît pas sur TikTok ni dans l’esthétique “coquette” contemporaine. Elle apparaît dans les années 1940 grâce à la styliste américaine Sylvia Pedlar. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les restrictions imposées sur les tissus obligent les créateurs à imaginer des vêtements plus courts et moins gourmands en matière. Pedlar conçoit alors une nuisette ample, légère et courte qui deviendra rapidement la fameuse babydoll dress.
Mais surtout, la robe devient progressivement un symbole de féminité plus libre et moins rigide. Dans les années 1960, Brigitte Bardot, Jane Birkin ou Sharon Tate participent à populariser cette silhouette légère et presque anti bourgeoise. La babydoll incarne alors une rupture avec les silhouettes ultra structurées de l’après guerre. Elle évoque une féminité plus spontanée, plus jeune, mais surtout moins enfermée dans les codes traditionnels.
Puis le vêtement revient brutalement dans les années 1990 grâce aux artistes féminines du rock alternatif. Courtney Love en fait presque un uniforme scénique. Avec ses robes babydoll déchirées associées à du maquillage coulant et des Doc Martens, elle détourne complètement l’image sage du vêtement pour en faire quelque chose de plus agressif, ironique et punk. C’est précisément cette filiation qu’Olivia Rodrigo revendique aujourd’hui. La chanteuse cite régulièrement le mouvement Riot Grrrl parmi ses inspirations majeures, ce courant féministe punk né au début des années 1990 autour de groupes comme Bikini Kill ou Bratmobile. Le mouvement défendait justement le droit des femmes à jouer avec les symboles de féminité sans être réduites à eux.
Et c’est probablement là que la polémique devient révélatrice. Car au fond, le débat autour des robes d’Olivia Rodrigo parle beaucoup moins des vêtements eux mêmes que du regard posé sur les femmes. Internet continue de transformer des choix esthétiques féminins en procès moraux permanents, souvent sans aucun contexte historique ou culturel. Une robe devient immédiatement un “message problématique”, une “esthétique dangereuse” ou un “dog whistle” inventé par des utilisateurs cherchant constamment des raisons de s’indigner.
Le plus ironique est que ces réactions prétendent souvent protéger les femmes tout en réduisant leurs choix vestimentaires à des fantasmes projetés par les autres. La robe babydoll a traversé près d’un siècle d’histoire culturelle, de guerre, de libération sexuelle, de rock féminin et de contre culture. Pourtant, en 2026, une partie d’internet continue encore de la regarder avec la même obsession simpliste : celle d’un vêtement qu’il faudrait immédiatement sexualiser ou condamner.
Comme souvent, le problème ne vient peut être pas des femmes qui portent ces vêtements. Mais de ceux qui refusent systématiquement de regarder plus loin que leur propre imagination.
Photo : oliviarodrigo.com

