La guerre Bolloré fracture le cinéma français

Le Festival de Cannes devait célébrer le cinéma. Il s’est transformé cette semaine en immense crise politique et culturelle autour de Vincent Bolloré, Canal+ et la liberté d’expression dans le cinéma français.

Tout commence avec une tribune publiée dans Libération par plus de 600 professionnels du cinéma dénonçant “l’emprise grandissante de l’extrême droite” sur le secteur culturel à travers l’influence de Vincent Bolloré. Parmi les signataires figurent des acteurs et réalisateurs majeurs comme Juliette Binoche, Swann Arlaud, Jean Pascal Zadi, Adèle Haenel, Damien Bonnard ou encore Arthur Harari. Leur inquiétude porte notamment sur la montée en puissance de Bolloré dans toute la chaîne culturelle française : télévision avec Canal+ et CNews, édition avec Hachette, cinéma avec StudioCanal et désormais participation stratégique dans le circuit UGC. Pour les auteurs de la tribune, le risque est simple : voir un seul groupe privé concentrer progressivement production, diffusion, médias et narration culturelle.  

Mais la véritable explosion est venue ensuite. À Cannes, Maxime Saada, patron de Canal+, a déclaré publiquement que le groupe ne souhaitait plus travailler avec les signataires de cette tribune. Une phrase qui a immédiatement déclenché des accusations de “liste noire” dans tout le milieu du cinéma français. Et c’est là que l’affaire devient fascinante. Parce que le cinéma français découvre soudain une contradiction qu’il évitait depuis des années : sa dépendance économique gigantesque envers Canal+. Le groupe finance environ 170 millions d’euros de cinéma français chaque année et reste le premier investisseur privé du secteur. Sans Canal+, une immense partie du cinéma d’auteur français aurait probablement du mal à exister économiquement.  

Résultat : une partie du milieu critique Bolloré politiquement tout en dépendant financièrement de son empire médiatique. Cette tension existait déjà depuis longtemps, mais elle éclate désormais publiquement.

Le plus intéressant est peut être la peur provoquée par le terme même de “liste noire”. Le cinéma français possède une mémoire très particulière des exclusions idéologiques. Beaucoup de professionnels ont immédiatement comparé cette situation aux blacklistings hollywoodiens de l’ère McCarthy dans les années 1950, lorsque des artistes soupçonnés de sympathies communistes étaient progressivement écartés des studios américains.

Cette séquence révèle une autre réalité rarement évoquée : le véritable pouvoir reste celui du CNC et des institutions culturelles largement influencées par le politique. Pendant des mois, une partie du cinéma français a présenté l’arrivée potentielle de l’extrême droite comme une catastrophe culturelle absolue. Pourtant, pour beaucoup d’observateurs, le Rassemblement national actuel ressemble davantage à une version plus soft du vieux RPR de Jacques Chirac qu’à une révolution idéologique capable de détruire l’industrie du cinéma français du jour au lendemain. Le monde du cinéma a parfois semblé jouer à se faire peur lui même, transformant chaque décision économique ou médiatique en drame civilisationnel. Et pour ce rôle là, il mérite peut être surtout la palme de la sottise.

Bien sûr, la situation actuelle reste très différente. Canal+ demeure aussi l’un des groupes ayant financé certains des films français les plus politiques ou critiques de ces dernières années. Plusieurs producteurs rappellent d’ailleurs que la chaîne continue de soutenir des œuvres extrêmement diverses idéologiquement.  Mais précisément, la réaction de Maxime Saada a renforcé les inquiétudes des signataires au lieu de les calmer.

Car derrière la polémique Bolloré se cache une question beaucoup plus large : qui contrôle aujourd’hui l’imaginaire culturel français ?

Pendant des décennies, la France s’est pensée comme un modèle d’exception culturelle relativement protégé des grands groupes privés. Or aujourd’hui, médias, édition, audiovisuel et cinéma se concentrent progressivement autour de quelques milliardaires extrêmement puissants. Bolloré cristallise simplement toutes ces angoisses.

Le plus ironique est que cette crise arrive à un moment où le cinéma français est déjà fragilisé économiquement par les plateformes, la baisse des audiences et les transformations du financement culturel. Beaucoup de professionnels dénoncent Bolloré tout en sachant qu’ils ne peuvent pas réellement se permettre de perdre Canal+.

Et c’est probablement cela, le vrai malaise révélé par Cannes cette année : le cinéma français continue de défendre l’idée d’une culture indépendante… tout en dépendant plus que jamais de grands empires financiers pour survivre.  

Photo : Maxime Saada, Juliette Binoche, Swann Arlaud / Canal +, Agences

Liste des signataires ici : https://docs.google.com/document/u/0/d/1sh-xkEMkNLGw7U8GacAPe4p6828jnDVApuIVeYb8VnI/mobilebasic?pli=1