Le retour de la peur financière

Depuis plusieurs semaines, les marchés mondiaux donnent l’impression de réagir à des crises géopolitiques classiques : tensions au Moyen Orient, pétrole instable, guerre en Ukraine ou rivalité Chine États Unis. Pourtant, la véritable inquiétude des investisseurs se trouve ailleurs, dans un univers beaucoup plus discret et beaucoup plus dangereux : le marché obligataire.

Les rendements des obligations d’État augmentent brutalement partout dans le monde. Aux États Unis, les taux américains à dix ans dépassent désormais 4,2 %. En Allemagne, référence de la dette européenne, les rendements ont fortement remonté autour de 2,9 %. Même le Japon, longtemps symbole mondial des taux ultra faibles, commence à voir ses obligations se tendre dangereusement.  

Pour le grand public, tout cela paraît extrêmement technique. En réalité, les obligations sont probablement le cœur du système financier mondial. Ce sont elles qui déterminent le coût auquel les États empruntent, mais aussi celui des crédits immobiliers, des prêts aux entreprises ou même des investissements technologiques. Lorsque les rendements obligataires montent, tout devient plus cher : la dette publique, les crédits, les investissements et parfois même l’économie entière.  

Le paradoxe actuel est fascinant. Pendant des années après la crise de 2008 puis le Covid, les marchés avaient pris l’habitude d’un monde presque “gratuit”, où les banques centrales injectaient massivement de l’argent et maintenaient les taux artificiellement bas. Les États pouvaient s’endetter à faible coût, les entreprises technologiques lever des milliards et les marchés financiers grimper presque sans limite. Cette époque semble brutalement se terminer.

Les investisseurs craignent désormais un retour durable de l’inflation mondiale alimentée par les tensions énergétiques et géopolitiques. Le pétrole reste instable à cause du Moyen Orient, les chaînes logistiques mondiales demeurent fragiles et les États accumulent des niveaux de dette gigantesques. Résultat : les marchés exigent des rendements plus élevés pour continuer à prêter aux gouvernements. Et plus les taux montent, plus un autre problème apparaît : la montagne de dette mondiale devient potentiellement ingérable.

Les États Unis dépassent désormais 35 000 milliards de dollars de dette publique. La France approche les 3 300 milliards d’euros. Le Japon reste au dessus de 250 % de dette rapportée au PIB. Tant que les taux restaient faibles, ces montants semblaient supportables. Mais avec des rendements plus élevés, le coût du remboursement explose progressivement. C’est précisément ce qui déstabilise les marchés aujourd’hui.

Car derrière les fluctuations boursières quotidiennes, une question beaucoup plus profonde apparaît : le système financier mondial s’est il habitué à un argent artificiellement peu cher pendant trop longtemps ?

Le plus inquiétant est peut être le cas japonais. Pendant des décennies, le Japon servait presque de laboratoire mondial des taux bas permanents. Or même Tokyo commence à subir des tensions obligataires. Pour beaucoup d’économistes, cela ressemble à un signal d’alarme global. Comme l’écrivait récemment un analyste belge, “l’économie japonaise est devenue le canari dans la mine des marchés mondiaux”.  

Le problème est que les marchés obligataires provoquent rarement des crises lentes ou progressives. Lorsqu’ils paniquent réellement, ils peuvent faire tomber des banques, des gouvernements ou des économies entières extrêmement rapidement. La crise grecque de 2010 en reste le meilleur exemple moderne. Et aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les pays fragiles qui inquiètent les investisseurs. C’est le système entier.

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