Xavier Niel, l’audiovisuel public et l’illusion d’un privé désintéressé

Il s’est présenté comme un entrepreneur. Il a parlé d’efficacité, de coûts, de compétitivité. Mais derrière l’audition de Xavier Niel à la commission parlementaire, une autre réalité affleure : celle d’un secteur privé qui vit largement de l’argent public… tout en prétendant le rationaliser.

Pour comprendre le personnage, il faut revenir en arrière. Xavier Niel n’est pas un acteur classique du capitalisme français. Il commence dans les années 1980 dans le Minitel rose, sur des services à caractère pornographique, avant de bâtir sa fortune dans les télécoms avec Free. Une trajectoire atypique, souvent racontée comme celle d’un self-made-man, mais aussi marquée par des zones grises, notamment autour de l’exploitation de données issues de France Télécom à ses débuts. Aujourd’hui, via Mediawan, il est devenu un acteur majeur de la production audiovisuelle. Et c’est précisément là que le problème commence.

Car ce groupe privé capte une part croissante des budgets de France Télévisions, autrement dit de l’argent public, pour produire des contenus que le service public pourrait, en théorie, produire lui-même. Le paradoxe est total : l’État finance des acteurs privés pour externaliser sa propre mission. Lors de son audition, Niel a tenté de justifier ce modèle en expliquant que le service public coûtait “moins cher” que Canal+. L’argument est trompeur. Le financement de l’audiovisuel public repose sur environ 41,5 millions de foyers fiscaux, soit une contribution d’environ 8 euros par mois par foyer. Canal+, lui, repose sur un abonnement volontaire d’environ 8 millions d’abonnés. Comparer les deux revient à confondre un impôt obligatoire et un service choisi.

La vraie comparaison serait ailleurs. Avec TF1, M6 ou encore Europe 1 : des médias privés financés sans contribution directe obligatoire des citoyens. Et là, la différence est nette. Mais le plus troublant reste dans le fait que Xavier Niel lui-même a reconnu que certaines productions n’étaient pas rentables en France. Pourquoi, dès lors, un groupe privé continuerait-il à produire à perte ? La réponse est implicite. Parce que la rentabilité n’est pas seulement financière. Elle est aussi politique, stratégique, culturelle. Produire des contenus, c’est influencer. C’est orienter des récits, capter l’attention, occuper l’espace médiatique.

Et lorsque cet effort est en partie financé par de l’argent public, la question devient légitime : qui contrôle réellement le contenu ? Le privé, ici, ne remplace pas le public. Il s’y branche. Il capte des financements, externalise les coûts, mutualise les risques, tout en conservant la maîtrise éditoriale et les éventuels bénéfices indirects. Une logique d’autant plus problématique qu’elle s’accompagne d’un discours de crise, comme si le système était à bout de souffle, alors même qu’il nourrit ceux qui le critiquent.

Ce que révèle cette séquence, ce n’est pas seulement une tension entre public et privé. C’est une confusion des rôles. Le privé se présente comme plus efficace, plus agile, plus moderne.

Photo : https://www.goodplanet.org/fr/les-amis-de-yann-se-vendent-aux-encheres/xavier-niel/