Cuba : indemniser pour tourner la page ou pour rouvrir l’histoire
C’est une proposition inattendue, presque paradoxale. Cuba s’est dit prêt à indemniser les citoyens américains dont les biens avaient été nationalisés après la révolution de 1959. Plus de soixante ans après les faits, La Havane rouvre un dossier que l’histoire avait figé, en reconnaissant implicitement l’existence d’un préjudice longtemps nié.
À l’époque, des milliers d’entreprises et de propriétés appartenant à des Américains avaient été saisies par le régime de Fidel Castro. Depuis, Washington évalue ces pertes à plusieurs milliards de dollars, intérêts compris. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas la revendication américaine — constante depuis des décennies — mais la réponse cubaine.
Accepter le principe d’une indemnisation, c’est envoyer un signal politique clair. Celui d’une volonté de normalisation, dans un contexte où l’île reste sous pression économique extrême : inflation élevée, pénuries chroniques, dépendance énergétique, effondrement du tourisme à certains moments. L’économie cubaine est fragilisée, structurellement. Et c’est là que la proposition devient troublante. Cuba est aujourd’hui exsangue financièrement. Les réserves sont limitées, l’accès aux marchés internationaux restreint, et la capacité d’investissement quasi inexistante. Ils sont au fond du gouffre. Plus un rond. Et ils parlent pourtant de milliards à rembourser. La question n’est donc pas seulement politique, elle est matérielle : comment payer ?
Une hypothèse, rarement formulée mais difficile à écarter, s’impose presque mécaniquement : Cuba pourrait devoir s’endetter — potentiellement auprès d’institutions ou d’acteurs liés aux États-Unis — pour indemniser ces mêmes intérêts américains. Autrement dit, emprunter pour réparer, et s’inscrire dans une dépendance financière nouvelle. Le paradoxe est saisissant. Un régime qui s’est construit contre l’influence américaine pourrait, par pragmatisme économique, s’y rattacher de nouveau indirectement. Non plus par la contrainte militaire ou politique, mais par la dette.
Mais au-delà de cette dimension, plusieurs contradictions demeurent. Peut-on réellement indemniser des biens nationalisés il y a plus d’un demi-siècle ? À qui verser ces compensations ? Sur quelle base les évaluer ? Et surtout, avec quels moyens concrets ?
Il y a aussi une question de récit. Les nationalisations faisaient partie du socle idéologique de la révolution cubaine. Les reconnaître comme un préjudice indemnisable, c’est fragiliser ce récit, introduire une forme de révision implicite. Cette proposition n’est donc pas un simple geste économique.
C’est une tentative de repositionnement stratégique, dans un monde où les rapports de force évoluent et où l’isolement coûte de plus en plus cher.
Indemniser, ce n’est pas seulement réparer.
C’est redéfinir une relation.
Et dans ce cas précis, c’est peut-être aussi accepter d’en changer la nature.
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