“Marty Supreme” : Chalamet plus grand que le film… mais assez grand pour les Oscars ?

Il existe des films qui redéfinissent une génération, et d’autres qui servent avant tout de tremplin à une carrière. Marty Supreme appartient clairement à la seconde catégorie. Non parce qu’il serait médiocre — il ne l’est pas — mais parce qu’il semble conçu principalement comme un écrin pour Timothée Chalamet. Le déséquilibre est frappant : l’acteur dépasse le film. Reste à savoir si cette disproportion suffira à transformer la performance en victoire aux Oscars.

Le film souffre d’un rythme étiré. Il traîne, s’écoute parfois un peu trop penser, multiplie les scènes introspectives qui finissent par diluer leur propre intensité. L’histoire d’un homme obsédé par la grandeur et la création aurait pu être vertigineuse ; elle devient répétitive. L’obsession de Marty est claire très tôt, mais le récit insiste lourdement, comme s’il doutait de la capacité du spectateur à la saisir.

Pourtant, la présence de Chalamet empêche l’ensemble de sombrer. Il incarne Marty sans chercher à l’adoucir. Le personnage est égocentrique, cruel, parfois franchement abject — notamment dans l’abandon de sa mère au nom de son ambition. Cette décision narrative est centrale. Elle prive le spectateur de toute échappatoire confortable. Marty n’est pas un génie incompris ; c’est un homme prêt à sacrifier l’essentiel pour nourrir son propre mythe.

La question morale devient alors inévitable : un film peut-il se permettre l’immoralité au prétexte qu’il offre quelques larmes dans son dernier acte ? Une conclusion émotive suffit-elle à racheter une trajectoire marquée par l’égoïsme et la lâcheté ? Marty Supreme joue dangereusement avec cette idée. La tentative de rédemption finale, bien que touchante, ne gomme pas l’ombre du parcours. Elle l’adoucit sans la dissiper.

Ce qui rend l’ensemble fascinant, en revanche, c’est la dimension méta. Le film raconte l’obsession d’un homme pour la grandeur, tandis que Chalamet mène une campagne de récompenses intense, presque performative. Il se montre sans filtre, engagé, prêt à tout donner. Là où Marty est enfermé dans son propre mythe, Chalamet semble conscient du sien. Son ascension hollywoodienne prend des allures de récit fondateur, mais sans la cécité narcissique de son personnage. Il apparaît heureux d’être entouré d’autres talents, d’apprendre, de progresser — une attitude qui contraste fortement avec la solitude orgueilleuse de Marty.

Cette campagne aux Oscars devient ainsi une extension du film, presque une œuvre parallèle. Elle nourrit la perception de la performance. Même si ce rôle n’est pas son plus fin ni son plus subtil, il est total. Excessif parfois, démonstratif souvent, mais rarement tiède. Les scènes qui mettent mal à l’aise — celles qui font frémir ou détourner le regard — semblent intentionnelles. L’inconfort fait partie du dispositif.

La réception critique ajoute une autre couche d’ambiguïté. Le film est resté relativement discret auprès du grand public tout en étant largement salué dans la presse spécialisée, notamment dans le contexte des Oscars. Ce décalage interroge. Les grands films s’imposent par leur impact culturel ; ils n’ont pas besoin d’un narratif de récompenses pour exister. Marty Supreme, lui, semble dépendre de cette dynamique. Sans la course aux statuettes, son empreinte paraît plus fragile.

Marty Supreme n’est pas un futur film culte. Il ne redéfinit pas le cinéma contemporain. Il ambitionne beaucoup, mais n’atteint pas toujours la hauteur qu’il vise. Son intérêt réside davantage dans la collision entre la fiction et la réalité : un acteur en pleine ascension incarnant un homme dévoré par la quête de grandeur.

Chalamet est plus grand que le film. C’est à la fois sa force et sa limite. Un Oscar récompense une performance inscrite dans une œuvre cohérente. Si l’Académie choisit de célébrer la trajectoire et l’engagement visible de l’acteur, tout devient possible. Si elle juge strictement la qualité globale du film, la victoire semble moins évidente.

Au final, Marty Supreme restera peut-être comme un moment charnière : non pas un chef-d’œuvre, mais un épisode révélateur d’une carrière en construction. Le film raconte la fabrication d’un mythe. L’industrie observe celle d’une star. Entre les deux, la frontière est mince — et c’est précisément là que réside tout l’enjeu.

Crédit : A24