Laurent Magnin, XL Airways : l’homme qui transforme ses ruines en tribune
Il a coulé une compagnie, laissé 700 salariés sur le carreau, et le voilà de retour. Avec la même voix, la même casquette mentale et le même culot. Laurent Magnin n’a pas changé. C’est précisément le problème.
Il y a des gens qui sortent de l’échec tête basse, qui prennent le temps de comprendre, de se taire un peu. Laurent Magnin n’est pas de ces gens-là. Cinq ans après la liquidation d’XL Airways, l’ex-PDG de la compagnie loisirs a accordé à TourMaG.com une longue interview dans laquelle il parle, parle, parle. De lui. De sa carrière. De ses intuitions géniales. De la République dominicaine, de Las Vegas, de Phuket. Des lignes qu’il ouvrait au rythme d’une start-up en roue libre, « magique », dit-il. Ce qu’il oublie de mentionner, c’est que cette magie-là s’est terminée devant le tribunal de commerce de Bobigny, avec 700 salariés sans emploi.
L’héritier qui s’est pris pour le fondateur
Pour comprendre Magnin, il faut remonter à Jacques Maillot. C’est à ses côtés, chez Corsair et Nouvelles Frontières, que le jeune homme a fait ses classes. Maillot était un entrepreneur véritable : visionnaire, courageux, constructeur. Magnin, lui, a passé les deux décennies suivantes à se draper dans cette filiation comme dans un costume taillé pour quelqu’un d’autre. Dans l’interview, il évoque son mentor avec une émotion soigneusement dosée, « la rencontre de ma vie ». Bel hommage. Mais entre admirer un modèle et incarner une compétence, il y a une marge que les bilans comptables finissent toujours par mesurer.
Chez XL Airways, Magnin a conduit une stratégie d’expansion frénétique, ouvrant des lignes vers les Caraïbes pour aller marcher sur les plates-bandes d’Air Caraïbes et de Corsair, deux opérateurs dont le modèle reposait sur des fondamentaux solides et une connaissance intime des DOM. Lui y voyait du panache. Dans l’interview, il salue chaleureusement les Dubreuil, « les meilleurs actionnaires de l’aérien français ». Élégant. Surtout quand on sait que Jean-Paul Dubreuil a regardé le dossier XL de près avant de créer French Bee, et qu’il a choisi de ne pas y aller. Magnin présente ce rejet comme un désaccord de tempérament : « Dubreuil est dur et moi je déteste avoir un patron (rires) ». Comprendre : on ne l’a pas écarté, c’est lui qui a refusé. La manoeuvre est rodée.
L’échec comme patrimoine
Ce qui frappe dans cette interview, c’est l’architecture rhétorique. XL Airways n’a pas coulé sous l’effet de décisions hasardeuses, d’une expansion incontrôlée ou d’un ego trop lourd à porter pour la trésorerie d’une compagnie loisirs. Non. XL a été victime de Bercy, de la SNPL, d’Élisabeth Borne et de concurrents jaloux. La « taxe sur le transport aérien » annoncée quinze jours après les assises de 2018 est convoquée comme preuve d’un complot systémique contre le pavillon français. Lui était là, lucide, combatif, prophète dans le désert. Les autres n’ont rien compris.
La scène du tribunal mérite qu’on s’y arrête. Magnin décrit sa démission « en live », debout sur une chaise, devant ses 700 salariés, comme un acte heroïque qu’on ne lui avait pas demandé. C’est vrai, on ne le lui avait pas demandé. Mais présenter le geste comme un sacrifice volontaire, c’est l’art de transformer la clôture judiciaire d’une faillite en séquence de grandeur morale. Le metteur en scène n’a rien perdu de son sens du placement.
Et puis vient la pirouette la plus audacieuse : fort de cet échec, Magnin se reconvertit en conseiller en gestion de crise pour les tour-opérateurs. La logique est présentée avec aplomb : « Avoir été en situation d’échec, c’est aussi pouvoir dire aux gens qu’on accompagne : je n’ai pas envie que vous viviez ce que moi j’ai vécu. » C’est un argument. On pourrait en avancer un autre : la gestion de crise est précisément la compétence que les faits ont invalidée chez lui. Le chirurgien qui a perdu son patient peut parfois devenir le meilleur pédagogue. Ou pas.
Le name-dropping comme carte de visite
Dans sa nouvelle vie sous la bannière MAG-M2C PARTNERS, Magnin cite avec soin ses nouvelles relations : Patrice Caradec au SETO, Cyrille Fradin chez FRAM, les grands opérateurs du voyage organisé. Le ton est fraternel, presque attendri : les tour-opérateurs sont « des frères et des soeurs ». On ne doute pas de la sincérité des mots. Mais on note que chaque prénom cité est un signal adressé au marché. Ce n’est pas une interview, c’est un mailing de prospection avec une bande-son émotionnelle.
La conclusion de l’entretien élève le tout dans le civilisationnel : le voyage contre le nationalisme, les compagnies aériennes comme rempart contre la guerre, « voyager ça rend moins con ». Quand le bilan d’exploitation est intenable, on convoque l’Histoire. C’est une technique ancienne. Elle fonctionne, à condition que les lecteurs aient la mémoire courte.
Laurent Magnin est peut-être sincère. Il est certainement compétent sur certains aspects de l’aérien, et sa connaissance du tour-operating est réelle. Mais l’interview publiée par TourMaG est le portrait d’un homme qui n’a toujours pas regardé en face ce qui s’est passé en 2019. Pas pour le lecteur, en tout cas. Et tant qu’il continuera à vendre sa faillite comme une médaille, les 700 salariés d’XL Airways resteront le décor de son récit personnel.
Ce n’est pas du franc-parler. C’est de la mise en scène.
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