Sentimental Value, beaucoup de promesses, peu de frisson
- Eurosmag
- 10/02/2026
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Sentimental Value est l’un des films les plus commentés du moment sur le circuit festivalier, un long métrage dont le nom circule déjà dans les conversations autour des grandes cérémonies internationales, des prix européens et des Oscars. Ce buzz précoce a installé une attente énorme autour du projet. Avant même sa sortie large, le film est présenté comme une œuvre sensible, profonde, intimiste, capable de toucher au cœur. Ce type d’aura crée une expérience particulière pour le spectateur, parce qu’on ne découvre plus seulement un film, on vérifie une promesse. Et dans ce cas précis, l’écart entre la réputation et le ressenti réel risque de diviser fortement le public.
Le projet s’inscrit dans la continuité du cinéma de Joachim Trier, connu pour ses portraits psychologiques délicats et ses récits centrés sur les émotions complexes, la mémoire et les relations humaines fragiles. Après le succès critique et public de ses précédents films, il revient avec une œuvre encore plus tournée vers la filiation, l’héritage artistique, la famille et les blessures affectives qui traversent les générations. L’histoire tourne autour d’un père, de ses filles, de son passé créatif, et de la manière dont l’art, les souvenirs et les non dits façonnent les relations. Sur le papier, tout indique un grand mélodrame contemporain, élégant et bouleversant.
Le film est effectivement mélancolique et souvent émouvant en surface. L’ambiance est travaillée, la mise en scène est maîtrisée, la lumière et les décors installent une douceur nostalgique constante. On sent une vraie intention de pudeur et de retenue. Mais contrairement à ce que beaucoup de critiques laissent entendre, l’émotion ne frappe pas aussi profondément que prévu. Le film touche par instants, mais ne traverse jamais vraiment la carapace. On attend cette secousse intérieure, ce moment où quelque chose cède, où l’on se sent atteint au plus intime, et cela n’arrive presque jamais. La distance émotionnelle reste présente du début à la fin.
Le principal frein vient du rythme. De nombreuses séquences s’étirent, les scènes durent, les silences se répètent, les échanges tournent autour des mêmes tensions sans progression nette. La lenteur peut être une force quand elle construit une tension souterraine, mais ici elle donne souvent une impression d’immobilité. Il y a beaucoup de moments franchement ennuyeux. On comprend l’intention contemplative, mais elle finit par ressembler à du sur place. Le film fait partie de ces œuvres qui commencent avec une question dramatique claire, promettent une réponse forte, puis passent une longue portion de leur durée à tourner en rond. Quand arrive enfin une scène de grande catharsis émotionnelle vers la fin, la réaction peut être frustrante. On se surprend à penser qu’un moment aussi chargé aurait dû arriver plus tôt ou être préparé avec davantage de tension narrative. L’impact est affaibli par l’attente.
Le scénario en lui même paraît mince. Il n’y a pas vraiment une intrigue structurée avec une progression dramatique soutenue, plutôt une succession de fragments, de confrontations feutrées, de souvenirs, de discussions symboliques. Ce choix est cohérent avec le style de Joachim Trier, mais il limite l’engagement pour une partie du public. On comprend ce que le film veut explorer, mais on ne ressent pas toujours le besoin urgent de savoir ce qui va suivre. L’intérêt baisse par vagues.
Les performances des acteurs sont pourtant indéniablement très belles. Renate Reinsve livre une interprétation nuancée, fragile, intérieure, avec une précision remarquable dans les micro émotions. Stellan Skarsgård apporte une densité et une gravité impressionnantes, chaque regard semble chargé d’histoire personnelle. Inga Ibsdotter Lilleaas complète l’ensemble avec une présence sensible et juste. Le trio fonctionne, les scènes jouées sont solides, crédibles, habitées. Mais même cette qualité d’interprétation ne suffit pas à sauver complètement l’expérience globale. Le jeu élève plusieurs scènes, sans réussir à donner au film l’élan émotionnel qui lui manque.
La production est élégante, bien montée, très propre formellement. Tout est en place, tout est maîtrisé, parfois presque trop. Le film donne une impression de construction appliquée, consciente de son statut de film d’auteur important. Cela crée une sensation de distance. C’est beau, bien fabriqué, mais un peu froid. Comme un objet design agréable à regarder mais émotionnellement léger. On pourrait dire que c’est un film bien assemblé, séduisant en surface, mais trop programmatique pour vraiment bouleverser.
Sentimental Value reste une œuvre respectable, cohérente avec le parcours de son auteur, portée par de grandes performances et une vraie tenue formelle. Mais face au bruit critique et aux attentes immenses, beaucoup risquent de ressortir avec un sentiment d’inachèvement émotionnel. Compris, admiré par moments, mais rarement ressenti en profondeur.
Réalisé par Joachim Trier
Note de la rédaction : 2/5

