Quand les médias jouent aux quartiers
- Eurosmag
- 01/06/2026
- À la une, Art de Vivre
- À la une, Culture, Tendances culturelles
- 0 Comments
Au départ, ce n’était qu’un personnage. Sur le tapis rouge du Festival de Cannes, un prétendu “stagiaire” de Brut enchaîne les vidéos virales. Argot populaire, références rap, ton spontané, blagues TikTok, proximité immédiate avec une génération qui ne regarde plus vraiment la télévision. Les chiffres explosent. Certaines vidéos dépassent plusieurs millions de vues. Brut revendique même plus de 1,4 milliard de vues cumulées sur sa couverture du Festival 2026.
Puis la mécanique se retourne. Des internautes découvrent que ce “stagiaire” est en réalité un journaliste expérimenté travaillant déjà pour le média depuis plusieurs années. La révélation déclenche une polémique qui dépasse largement Cannes. Parce qu’au fond, la question n’est pas de savoir si ce journaliste a le droit d’utiliser certains codes culturels. La question est plutôt : pourquoi ces codes deviennent ils si souvent rentables lorsqu’ils sont mis en scène par de grandes rédactions, alors que les personnes qui les ont créés restent largement absentes des postes de pouvoir médiatiques ?
C’est précisément ce que soulève le collectif Echo Banlieues. Derrière le personnage sympathique du “stagiaire”, certains voient une tendance plus profonde : la transformation des cultures populaires en esthétique éditoriale. Le rap, les expressions issues des diasporas africaines, les références de quartier ou certaines formes de langage deviennent des outils de performance médiatique. Ils créent de l’audience, de la proximité, de l’engagement.
Le paradoxe est frappant. Jamais les grands médias français n’ont autant utilisé les codes culturels issus des quartiers populaires. Pourtant, les études sur la diversité dans les rédactions continuent de montrer une sous représentation importante des journalistes racisés dans les postes décisionnaires. La visibilité culturelle progresse parfois plus vite que la représentation réelle.
Et c’est peut être là que le débat devient intéressant. Car nous ne sommes plus vraiment dans la question classique de “l’appropriation culturelle”. Le problème est plus économique. Les médias contemporains fonctionnent désormais à l’attention. Or les cultures populaires produisent aujourd’hui une grande partie de cette attention. Elles influencent la musique, les réseaux sociaux, la mode, le langage et même les formats journalistiques. Autrement dit, elles sont devenues une matière première médiatique. Le cas Brut fascine justement parce qu’il révèle cette nouvelle réalité. Le média a parfaitement compris les usages des moins de 30 ans et a construit une partie de son succès sur cette proximité culturelle.
Mais plus cette stratégie devient visible, plus une autre question apparaît : qui bénéficie réellement de cette valeur produite ?
Qui signe les contrats, qui dirige les rédactions, qui transforme ces références culturelles en business durable ?
Le vrai sujet n’est peut être pas le personnage du stagiaire. Le vrai sujet est que les cultures populaires sont devenues centrales dans l’économie médiatique française, tandis que ceux qui les ont façonnées restent encore trop souvent périphériques dans les structures qui les exploitent.
Et c’est précisément cette contradiction que Cannes a rendue impossible à ignorer.
Photo festival-de-cannes.com
Exemples de vidéos virales Brut

