The Social Reckoning :  Aaron Sorkin signe une surprise aussi captivante qu’inquiétante

Il fallait une certaine audace pour s’attaquer à The Social Network. Quinze ans après le film de David Fincher qui racontait la naissance de Facebook à travers le parcours de Mark Zuckerberg, Aaron Sorkin revient à l’origine de cette histoire, mais pour regarder cette fois ce que le réseau social est devenu, et surtout ce que son fonctionnement a produit sur le monde qui l’entoure.

Présenté en avant-première au Pathé Palace à Paris, ce 1er Octobre, en présence du réalisateur Aaron Sorkin et de ses acteurs Jeremy Allen White et Mikey Madison, The Social Reckoningest moins une suite traditionnelle qu’un film compagnon de The Social Network. Le premier racontait la création de Facebook, les ambitions de Zuckerberg et les conflits autour de la propriété de l’idée et de l’entreprise. Le second déplace radicalement le regard : Facebook n’est plus une invention en train de changer le monde, mais une puissance déjà installée dont les conséquences deviennent impossibles à ignorer.

Au cœur du récit se trouvent Frances Haugen (Mikey Madison), ancienne employée de Facebook devenue lanceuse d’alerte, et Jeff Horwitz (Jeremy Allen White), journaliste au Wall Street Journal. Ensemble, ils vont faire émerger les révélations connues sous le nom de « Facebook Files », mettant notamment en lumière les recherches internes de l’entreprise sur les effets de ses plateformes, leurs mécanismes de recommandation et les conséquences potentielles de certaines décisions prises par le groupe.

C’est précisément là que The Social Reckoningopère son premier déplacement majeur par rapport à The Social Network. Zuckerberg, qui occupait autrefois le centre du récit, devient ici une figure beaucoup plus périphérique. Jeremy Strong l’incarne avec une retenue presque clinique, tandis que l’histoire appartient principalement à ceux qui enquêtent sur Facebook plutôt qu’à celui qui l’a fondé. Le film adopte ainsi davantage la structure d’un récit de journalisme d’investigation : les bureaux de rédaction, les échanges entre sources et journalistes, les documents internes et la reconstruction patiente des faits remplacent en partie les confrontations qui structuraient le premier film.

Cette évolution aurait pu rendre le film froid ou excessivement didactique. C’est précisément l’inverse qui se produit.

Un casting qui dépasse le simple exercice biographique

La première immense surprise du film vient de son casting. Mikey Madison, Jeremy Allen White et Jeremy Strong sont tous trois particulièrement convaincants, chacun dans un registre très différent.

Mikey Madison, oscarisée pour Anora, s’éloigne ici radicalement des personnages qui ont contribué à construire son image, notamment dans Scream ou Once Upon a Time… in Hollywood. Frances Haugen constitue également un défi particulier : comme l’actrice l’a expliqué lors du Q&A parisien, elle n’a pas cherché à reproduire physiquement la lanceuse d’alerte. Le travail s’est davantage concentré sur son fonctionnement intellectuel, son calme et sa manière d’aborder les événements.

Ce choix est particulièrement intéressant parce que Madison n’essaie jamais de faire « Frances Haugen » au sens strict. Elle interprète le personnage écrit par Sorkin, avec ses contradictions, ses hésitations et sa manière de traiter une quantité vertigineuse d’informations.

Jeremy Allen White, lui, s’inscrit dans une filmographie où les rôles réels et fortement documentés prennent déjà une place importante. Après The Bear et The Iron Claw, il incarne ici Jeff Horwitz, le journaliste qui devient l’un des principaux moteurs de l’enquête. Il partage avec Madison une approche similaire : plutôt que de chercher à reproduire mécaniquement la personne réelle, les deux acteurs ont expliqué avoir choisi de partir du personnage tel qu’il avait été écrit.

Jeremy Strong apporte quant à lui une nouvelle variation à son répertoire de personnages réels. Après avoir incarné Roy Cohn dans The Apprentice et Jon Landau dans Deliver Me from Nowhere, où Jeremy Allen White interprétait lui-même Bruce Springsteen, Strong devient Mark Zuckerberg. Le résultat est à l’opposé d’une caricature du patron de la tech.

Et c’est probablement l’une des bonnes décisions du film : Zuckerberg n’est jamais réduit à un « méchant » de cinéma.

Zuckerberg : coupable, anti-héros ou simplement produit de son système ?

La question s’est d’ailleurs prolongée au-delà de l’écran lors du Q&A parisien. Une discussion s’est engagée autour d’une interrogation finalement beaucoup plus complexe qu’elle n’en a l’air : Mark Zuckerberg doit-il être considéré comme un pur antagoniste ou plutôt comme un anti-héros ?

Le film ne tranche pas véritablement. Sorkin a expliqué qu’il l’envisageait davantage comme un anti-héros, tout en reconnaissant que les réactions du public face au film pouvaient faire évoluer cette perception.

Cette ambiguïté est essentielle. The Social Reckoning ne fonctionne pas comme un procès de deux heures contre un individu. Il s’intéresse davantage à un système, à ses mécanismes et à la manière dont les décisions prises dans une entreprise technologique peuvent finir par produire des conséquences à des milliers de kilomètres de ses bureaux.

L’ombre de Fincher plane, sans que Sorkin cherche à devenir Fincher

C’est sans doute là que réside le principal piège critique du film.

Être la suite de The Social Network signifie être comparé à The Social Network. Et The Social Network, c’est David Fincher, sa mise en scène immédiatement identifiable, son rythme, son atmosphère et cette manière presque glaciale de filmer la naissance d’un phénomène mondial.

Or Sorkin n’est pas Fincher. Il ne cherche d’ailleurs pas vraiment à le devenir. 

Là où Fincher transformait la création de Facebook en thriller presque existentiel sur l’ambition, la solitude et la trahison, Sorkin transforme son film en enquête journalistique. Le centre de gravité n’est plus Zuckerberg mais Frances, Jeff, les journalistes, les documents et les témoignages. Le contraste est donc beaucoup plus intéressant que la comparaison elle-même.

Car The Social Reckoning reprend un univers immédiatement reconnaissable tout en changeant complètement de perspective. Le premier film demandait comment Facebook avait été créé. Celui-ci demande ce que cette création a fait au monde.

Un sujet plus complexe, et surtout plus actuel

C’est aussi ce qui rend le film particulièrement pertinent dans le contexte politique et social actuel.

The Social Reckoning aborde des questions qui dépassent largement Facebook lui-même : la responsabilité des plateformes, l’amplification de la colère par les algorithmes, la désinformation, la polarisation politique, les effets des réseaux sur les adolescents et la façon dont des contenus conçus pour retenir notre attention peuvent produire des conséquences parfaitement réelles. Le film s’inspire notamment des révélations de Frances Haugen et des Facebook Files.

Et c’est peut-être là que le film frappe le plus fort. Parce que Facebook n’est plus seulement Facebook. Meta, c’est aussi Instagram et WhatsApp : des plateformes qui font désormais partie du quotidien d’une immense partie de la population. Le film oblige donc à reconsidérer une question extrêmement simple : que se passe-t-il lorsque les quelques heures quotidiennes passées devant nos écrans ne sont plus seulement du temps perdu ou gagné, mais une partie d’un système capable d’influencer la manière dont une société entière communique, s’informe et se divise ?

La force du film tient à ce qu’il ne nécessite pas d’avoir lu les centaines de pages des Facebook Files pour comprendre l’enjeu. Il transforme une masse de documents et de révélations difficiles à appréhender pour le grand public en récit cinématographique accessible, tendu et étonnamment efficace. Et surtout, il refuse de laisser ces conséquences derrière l’écran.

Un film qui file à toute vitesse

Malgré la densité de son sujet, The Social Reckoning ne donne jamais l’impression de regarder un dossier journalistique mis en images. Le scénario avance constamment, les informations s’empilent, les enjeux se précisent et chaque nouvelle révélation entraîne la suivante. C’est assez rare pour être souligné : le temps file. À aucun moment le film ne semble souffrir de son sujet pourtant extrêmement technique. Les algorithmes, les documents internes, les enquêtes journalistiques et les débats autour de la responsabilité de Meta sont intégrés à une mécanique narrative qui maintient l’attention jusqu’au bout.

C’est précisément ce qui permet à Sorkin de rendre une histoire aussi complexe accessible sans la simplifier complètement.

Le problème : impossible d’échapper à The Social Network

La véritable faiblesse du film est peut-être aussi celle qu’il ne pourra jamais totalement contrôler : son propre titre.

The Social Reckoning sera inévitablement regardé à travers The Social Network. Une partie du public lui reprochera de ne pas être Fincher, comme si le simple fait de raconter la suite de cette histoire imposait de reproduire sa mise en scène.

Mais ce serait passer à côté de ce que Sorkin tente réellement de faire. Le film n’a pas pour ambition de refaire The Social Network. Il cherche à raconter le chapitre suivant d’une histoire dont les conséquences ont changé d’échelle. En 2010, Facebook apparaissait comme une entreprise qui venait de bouleverser les rapports humains. En 2026, le sujet est devenu beaucoup plus inquiétant : que fait-on d’une technologie devenue suffisamment puissante pour influencer ces rapports à une échelle mondiale ?

C’est cette question qui donne à The Social Reckoning sa véritable raison d’exister.

Et si The Social Network racontait la naissance d’un monstre sans encore savoir exactement ce qu’il deviendrait, The Social Reckoning revient des années plus tard pour examiner ses traces.

Une suite qui n’essaie donc pas de reproduire son prédécesseur, mais qui réussit quelque chose de plus difficile : trouver sa propre voix dans son ombre.

Note de la rédaction : 5/5 

Réalisé par : Aaron Sorkin 

Sortie en salles en France  : 7 octobre 2026 

Illustration : ABH / Jeremy Allen White, Mikey Madison & Aaron Sorkin à l’avant première à Paris.