Quand la monnaie devient digitale
- Eurosmag
- 17/01/2026
- The Market
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La digitalisation de l’argent n’est plus une perspective lointaine, mais une réalité en pleine construction. Les banques centrales du monde entier intensifient leurs travaux sur ce que l’on appelle les monnaies numériques de banque centrale (CBDC — Central Bank Digital Currencies), reflétant une évolution profonde du système monétaire international. Ce mouvement, qui s’accélère en 2026, touche autant les économies avancées que les marchés émergents, et pourrait remodeler à terme la façon dont les individus, les entreprises et les institutions effectuent des paiements, conservent de la valeur et interagissent avec les systèmes financiers.
Une CBDC est une forme de monnaie digitale directement émise par une banque centrale, conçue pour exister aux côtés du cash, tout en bénéficiant de la même sécurité et du même statut légal que la monnaie traditionnelle. Elle est différente des cryptomonnaies privées comme le Bitcoin ou des stablecoins, car elle représente une création monétaire publique, un passif direct d’une banque centrale, contrairement aux actifs numériques privés qui reposent sur des promesses ou des garanties privées.
Selon des données consolidées issues des enquêtes de la Banque des règlements internationaux (BRI), plus de 90 % des banques centrales dans le monde explorent activement des projets de CBDC, qu’il s’agisse de solutions « retail » destinées au grand public ou de CBDC « wholesale » pour les paiements interbancaires et institutionnels. Cette dynamique est alimentée par plusieurs facteurs structurels : le déclin continu de l’usage du cash, l’essor des paiements numériques, et le besoin de maintenir la pertinence de la monnaie publique face à l’innovation technologique.
Dans la zone euro, la Banque centrale européenne (BCE) poursuit ses travaux sur un euro numérique. L’institution a annoncé en 2025 son objectif d’initier des tests pilotes dès 2027, en parallèle d’un cadre législatif européen attendu en 2026, qui permettra de lever les derniers obstacles réglementaires à une éventuelle émission dès la fin de la décennie. L’euro numérique est conçu pour offrir une alternative publique aux moyens de paiement privés, tout en renforçant l’autonomie stratégique de l’Union européenne dans un contexte financier mondial incertain.
Cette démarche s’inscrit dans un mouvement plus large en Europe : plusieurs banques centrales nationales explorent à la fois des usages de CBDC « retail » et des applications « wholesale » qui pourraient moderniser des infrastructures de paiement interbancaires lourdes et fragmentées. L’objectif est d’intégrer des technologies de registre distribué (blockchain ou DLT) dans les systèmes de règlement et de compensation, tout en préservant la stabilité financière et la souveraineté monétaire.
Par ailleurs, la Banque centrale européenne compte sur une tokenisation accrue de la monnaie commerciale et bancaire privée, qui complète la monnaie publique digitale. Dans une déclaration récente, un haut responsable a affirmé que « la monnaie des banques commerciales devra devenir entièrement numérique à l’avenir, tout comme la monnaie centrale, et les deux continueront d’ancrer le système monétaire ». Cette vision bicouche, centrale et commerciale, pourrait redéfinir les intermédiaires du système financier traditionnel, plaçant davantage les technologies numériques au centre des opérations quotidiennes.
Ailleurs dans le monde, la Chine se positionne en pionnier avec son yuan numérique (e‑CNY). La monnaie digitale chinoise est déjà l’une des expériences les plus avancées à grande échelle, utilisée dans des transactions domestiques quotidiennes mais aussi dans des solutions de paiements transfrontaliers via des plateformes multilatérales qui traitent des volumes très significatifs d’échange. En janvier 2026, Pékin a franchi un cap en rendant possible une rémunération portant intérêt sur certaines formes d’e‑CNY, ce qui modifie profondément la nature économique de la CBDC et pose des questions sur la concurrence des monnaies publiques digitales dans le monde.
Sur le plan régional, les initiatives de la BRICS montrent une ambition de coopérer autour des monnaies numériques souveraines pour faciliter les paiements intra‑blocs et réduire la dépendance aux systèmes dominés par le dollar américain. L’Inde a proposé de « lier » les CBDC des principaux pays BRICS afin de rationaliser les échanges commerciaux et les paiements transfrontaliers, une initiative qui pourrait être officiellement discutée lors du sommet 2026 du groupe.
En Afrique, plusieurs unions monétaires progressent aussi vers l’adoption de CBDC, notamment à travers des projets pilotes débutés en 2026, cherchant à étendre l’accès financier et à améliorer l’inclusion économique.
Cependant, ces développements ne sont pas exempts de débats. Certains observateurs évoquent des questions de souveraineté, de confidentialité des données et d’impact sur le système bancaire traditionnel, particulièrement si la distribution directe de monnaie aux particuliers devait se substituer à des dépôts bancaires classiques. D’autres soulignent que l’émergence de monnaies privées numériques (stablecoins réglementés) et de solutions tokenisées pourrait introduire une complexité supplémentaire dans l’écosystème monétaire.
Dans tous les cas, l’année 2026 apparaît comme un moment charnière pour la digitalisation monétaire mondiale. Alors que l’infrastructure technologique continue de mûrir et que les cadres réglementaires s’adaptent, l’adoption progressive des CBDC, qu’elle soit grand public ou institutionnelle, pourrait transformer durablement l’architecture du système financier global.

