Obsession et le cinéma du “dérangeant”
- Eurosmag
- 15/05/2026
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Le problème de beaucoup de films d’horreur contemporains est qu’ils veulent constamment prouver qu’ils sont des films d’horreur. Musique agressive, jumpscares toutes les cinq minutes, symbolisme forcé, trauma expliqué en gros plan. Obsession, lui, fait quelque chose de beaucoup plus intelligent : il laisse le malaise s’installer lentement jusqu’à devenir presque physique. Le film de Curry Barker ne repose pas sur des “trucs”. Il repose sur le cinéma lui même.
Le montage est extrêmement précis, les lumières créent constamment une sensation d’espace faux ou instable, et chaque scène semble légèrement décalée socialement. Une conversation banale devient inquiétante simplement à cause d’un silence trop long ou d’un regard mal placé. Barker comprend quelque chose que beaucoup de réalisateurs oublient aujourd’hui : la vraie peur naît souvent de l’inconfort humain avant de naître du surnaturel ou du gore.
Et surtout, le film possède une arme massive : Inde Navarrette, incarnant Nikki. Sa performance est tellement impressionnante qu’elle change complètement l’échelle du film. Elle commence comme une sorte de fantasme romantique presque cliché, la “dream girl” étrange et lumineuse que le cinéma indépendant adore construire, avant de se transformer progressivement en quelque chose de profondément instable et terrifiant. Mais le plus fascinant est qu’elle ne joue jamais la folie de manière caricaturale. Tout passe par des micro détails. Une énergie qui devient trop intense. Un sourire qui paraît appris. Une manière de parler qui semble imiter une émotion au lieu de la ressentir réellement. Le résultat est extrêmement dérangeant.
Parce que Obsession parle moins de l’amour que de la perte d’agence. Le film devient réellement terrifiant lorsqu’il commence à montrer ce que ressent une personne dont les désirs, le corps ou l’identité semblent progressivement confisqués par les projections des autres. Il y a dans certaines scènes une sensation presque pré psychotique, comme si le personnage essayait désespérément de rester lui même pendant que la réalité autour d’elle commence à se déformer. C’est là que le film dépasse largement ses inspirations ou ses moyens modestes.
Michael Johnston, interprète de Bear, apporte aussi quelque chose de très particulier au film. Il possède cette énergie maladroite, timide et légèrement pathétique qui rappelle parfois Joaquin Phoenix jeune. Barker utilise très intelligemment cette awkwardness permanente pour créer un personnage jamais totalement rassurant, même lorsqu’il paraît sincère. Obsession joue constamment avec la figure du “nice guy” moderne et avec cette frontière floue entre affection, désir et coercition.
Le plus intéressant reste peut être le rapport du film au ton. Barker passe d’un humour presque absurde à une image profondément inquiétante sans prévenir. Certaines scènes sont sincèrement drôles avant de devenir atrocement inconfortables quelques secondes plus tard. Cette instabilité crée une tension permanente parce que le spectateur ne sait jamais vraiment dans quel film il se trouve.
Tout n’est pas parfait. Le rythme traîne parfois un peu et certaines idées auraient mérité d’être encore plus explorées, notamment tout ce qui concerne l’expérience intérieure de Nikki. Mais paradoxalement, cette frustration participe aussi au film : il y a quelque chose d’horrible dans le fait que son point de vue semble lui même inaccessible.
Le plus impressionnant est peut être ailleurs. Curry Barker vient en partie du monde YouTube et cela se sent dans son énergie DIY, mais contrairement à beaucoup de créateurs internet passés au cinéma, il comprend réellement le langage cinématographique. Obsession n’essaie jamais d’avoir l’air “élevé” ou prestigieux. Il veut simplement rendre le spectateur profondément inconfortable.
Et il y arrive remarquablement bien.
Réalisé par Curry Barker
Sortie en salles en France le 13 mai 2026
Note de la rédaction : 4/5
Photo : Focus Features

