La bataille perdue d’avance contre les réseaux sociaux

Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans est une mesure spectaculaire. C’est aussi probablement l’une des plus difficiles à appliquer. La France, qui deviendra le premier pays européen à instaurer une telle interdiction dès la rentrée, suit l’exemple australien avec une promesse simple : protéger les adolescents. Pourtant, tout indique que cette loi risque surtout de démontrer les limites de l’action publique face aux géants du numérique. 

Le premier obstacle est technique. Pour empêcher un mineur d’ouvrir un compte, encore faut il être capable de connaître son âge. Cela suppose des systèmes de vérification complexes, validés par la CNIL, que les plateformes devront déployer en quelques semaines. Mais aucun dispositif n’est infaillible. Faux comptes, dates de naissance modifiées, VPN, comptes prêtés par des proches ou applications étrangères constituent déjà des solutions largement connues des adolescents. En Australie, où une interdiction similaire est entrée en vigueur fin 2025, une étude de l’Université de Newcastle estime que plus de 85 pour cent des jeunes concernés continuent malgré tout d’utiliser les réseaux sociaux. 

Cette réalité pose une question simple. Une loi est elle utile lorsqu’une immense majorité de ceux qu’elle vise peut la contourner en quelques minutes ? Le risque est de transformer une mesure de protection en simple affichage politique. Les adolescents les plus à l’aise avec le numérique continueront leurs habitudes, tandis que les plateformes demanderont potentiellement à des millions d’adultes de prouver leur âge, soulevant de nouvelles interrogations sur la protection des données personnelles. 

Le paradoxe est frappant. Les gouvernements cherchent à limiter l’influence de plateformes qui reposent sur des technologies mondiales, sans disposer des moyens techniques pour contrôler réellement leur application. Une frontière numérique n’a pas la solidité d’une frontière physique. Elle se franchit en quelques clics.

L’intention de protéger les mineurs est difficilement contestable. Mais une politique publique se juge à son efficacité, pas à son ambition. En voulant interdire ce qu’elle ne peut pas réellement contrôler, la France prend le risque d’adopter une loi dont l’échec est déjà inscrit dans son mode d’application.

Photo : DR