Hurlevent ou le plus grand malentendu romantique
- Eurosmag
- 26/02/2026
- À la une, Art de Vivre
- À la une, Cinéma, Culture, Tendances culturelles
- 0 Comments
L’adaptation de Wuthering Heights par Emerald Fennell est exactement le type de film qui divise instantanément le public. Certains y voient une trahison du roman de Wuthering Heights de Emily Brontë, d’autres une relecture visuelle fascinante. La vérité se situe probablement entre les deux : ce n’est pas une adaptation fidèle, mais une interprétation radicale, parfois frustrante, souvent hypnotique.
Ce qui frappe immédiatement, c’est l’obsession esthétique du film. Chaque plan semble composé comme une peinture gothique : landes balayées par le vent, silhouettes perdues dans la brume, intérieurs éclairés à la bougie où les ombres deviennent presque des personnages. La mise en scène privilégie constamment l’atmosphère à la narration. Là où le roman est brutal, psychologiquement dense et profondément inconfortable, le film transforme cette violence émotionnelle en expérience sensorielle.
Ce choix résume toute la démarche de Fennell : styliser la tragédie.
Et il faut reconnaître que le résultat est souvent spectaculaire. Les costumes sont somptueux, presque excessifs, flirtant parfois avec une esthétique gothique proche du fantasme. Les textures, les tissus, les silhouettes donnent au film une dimension presque onirique. Certains plans évoquent même l’imagerie romantique sombre du cinéma expressionniste, notamment dans une scène nocturne qui rappelle visuellement Nosferatu.
Mais ce qui empêche le film de devenir un simple exercice de style, ce sont les acteurs.
Jacob Elordi propose un Heathcliff inattendu. Beaucoup ont critiqué le casting avant même la sortie du film, mais la performance fonctionne précisément parce qu’elle évite le cliché du héros romantique. Son Heathcliff est instable, imprévisible, presque inquiétant. Une présence physique intense, souvent silencieuse, qui rend le personnage plus proche d’une force brute que d’un amant tragique.
Face à lui, Margot Robbie incarne une Catherine étonnamment fragile. Loin d’une figure purement capricieuse, elle joue la contradiction permanente : désir, orgueil, panique sociale, amour impossible. La dynamique entre les deux personnages ne ressemble jamais à une romance classique. Elle évoque plutôt une dépendance émotionnelle destructrice, une attraction qui ressemble davantage à une catastrophe inévitable qu’à une histoire d’amour.
Et c’est là que le film devient intéressant.
Une grande partie du public semble vouloir transformer Heathcliff et Cathy en couple romantique mythique. Pourtant, le film, comme le roman, raconte presque l’inverse. Ce n’est pas une histoire d’amour idéale. C’est une relation toxique, faite de frustration, de silence et de timing raté. L’idée centrale reste tragiquement simple : une seule phrase dite au bon moment aurait pu changer toute une vie.
Mais personne ne se décide à dire cette phrase.
La bande originale composée par Charli XCX renforce cette atmosphère étrange. Plutôt que de chercher l’authenticité historique, la musique introduit une tension moderne, presque anxieuse, qui donne parfois l’impression que les personnages sont prisonniers d’une boucle émotionnelle impossible à briser.
Le film fonctionne donc moins comme une adaptation littéraire que comme une expérience émotionnelle. Certains spectateurs risquent d’y voir une version trop stylisée, trop consciente de sa beauté. D’autres y trouveront quelque chose de plus rare : un film qui ne cherche pas à plaire mais à envelopper le spectateur dans une sensation.
La véritable ironie est que si un film capturait réellement l’expérience de lecture du roman — sa cruauté, son inconfort, sa noirceur — il serait probablement détesté par le grand public. Le livre n’est pas une romance agréable. C’est une histoire de vengeance, de frustration sociale et d’obsession.
Fennell choisit donc une autre voie : transformer cette noirceur en tragédie visuelle.
Ce choix ne satisfera pas les puristes. Mais il explique pourquoi certaines images du film restent en tête longtemps après la sortie de la salle. Certaines scènes possèdent cette qualité rare du cinéma : celle qui donne l’impression d’avoir rêvé quelque chose plutôt que de l’avoir simplement regardé.
Et au fond, c’est peut-être là que réside la réussite du film. Pas dans sa fidélité au roman, mais dans sa capacité à faire ressentir, physiquement, la violence d’un amour impossible.
Réalisé par : Emerald Fenell
sortie en salle en france le 13 février 2026
note de la rédaction 4,5/5
Crédit photo : Warner Bros

