Espagne : régulariser 500 000 sans-papiers, pragmatisme économique ou pari politique
L’annonce est massive. Le gouvernement de Pedro Sánchez prévoit de régulariser jusqu’à 500 000 personnes sans papiers. Une décision présentée comme un levier économique : répondre au vieillissement de la population, combler les pénuries de main-d’œuvre et intégrer une population déjà présente sur le territoire.
Sur le papier, la logique est claire. L’Espagne fait face à un problème structurel que toute l’Europe connaît : une population qui vieillit rapidement, un taux de natalité faible, et des secteurs entiers en tension : agriculture, bâtiment, restauration, services à la personne. Selon la Banque d’Espagne, le pays aurait besoin de plusieurs centaines de milliers de travailleurs supplémentaires dans les prochaines années pour maintenir son niveau de croissance.
Dans ce contexte, régulariser plutôt qu’expulser devient un choix rationnel. Ces travailleurs sont déjà là, souvent actifs dans l’économie informelle. Les intégrer, c’est élargir la base fiscale, sécuriser les emplois, et stabiliser des secteurs essentiels. Mais cette décision dépasse largement l’économie.
Car régulariser 500 000 personnes, c’est aussi envoyer un signal politique fort : en interne comme à l’extérieur. En interne, le gouvernement assume une ligne plus ouverte sur l’immigration, dans un contexte européen où les discours se durcissent. À l’extérieur, cela peut être perçu comme un appel d’air, même si les conditions restent encadrées : présence sur le territoire, absence de casier judiciaire, durée minimale.
Il est aussi essentiel de comprendre qui sont ces sans-papiers. En Espagne, ils sont majoritairement originaires d’Amérique latine (Colombie, Venezuela, Honduras), mais aussi d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne. Beaucoup travaillent déjà dans des secteurs en tension, souvent dans des conditions précaires et sans protection. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une population “hors système”, mais d’une main-d’œuvre déjà intégrée de fait, mais invisible juridiquement.
Et une fois régularisés, ces individus ne deviennent pas seulement résidents espagnols. À terme, ils peuvent accéder à la nationalité, souvent plus rapidement que dans d’autres pays européens pour les ressortissants latino-américains, et donc devenir citoyens de l’Union européenne. Cela signifie concrètement une liberté de circulation et d’installation dans l’ensemble du marché européen. Ils pourront donc, à moyen terme, aller travailler là où les opportunités sont les plus attractives, y compris en France. C’est là que le débat se tend.
Les partisans de la mesure parlent de réalisme. Les opposants dénoncent un risque d’effet d’attraction, et une incapacité à contrôler durablement les flux migratoires. Un débat classique, mais qui prend une nouvelle ampleur à cette échelle. Et c’est précisément ce qui rend la comparaison avec la France intéressante. En France, la question de la régularisation existe aussi, mais de manière beaucoup plus fragmentée. Elle se fait au cas par cas, souvent sur des critères de travail, via des dispositifs comme les régularisations par les métiers en tension. La dernière loi immigration a d’ailleurs ravivé le débat, en cherchant un équilibre entre ouverture économique et fermeté politique.
Mais la différence est nette. Là où l’Espagne assume une régularisation massive et structurée, la France avance de manière plus prudente, voire ambiguë. D’un côté, elle reconnaît le besoin de main-d’œuvre étrangère. De l’autre, elle maintient un discours politique beaucoup plus restrictif. Résultat : un décalage entre les besoins économiques et les choix politiques.
Enfin, il faut replacer cette décision dans son ordre de grandeur. L’Espagne compte environ 48 millions d’habitants. Régulariser 500 000 personnes représente donc un peu plus de 1 % de sa population. À l’échelle de l’Union européenne (environ 450 millions d’habitants), ce chiffre paraît bien moins massif. Tout dépend donc du niveau d’analyse : nationalement, c’est un choix significatif ; à l’échelle européenne, c’est un ajustement plus relatif. L’Espagne, elle, tranche. Mais ce choix comporte un risque. Car intégrer 500 000 personnes ne se limite pas à un statut administratif. Il faut ensuite absorber : logement, emploi déclaré, services publics. Sans cela, la régularisation peut déplacer les problèmes plutôt que les résoudre.
Au fond, cette décision pose une question plus large à l’Europe.
Peut-on continuer à gérer l’immigration comme un problème politique, alors qu’elle est devenue une nécessité économique ?
L’Espagne fait le pari du pragmatisme.
La France, celui de l’équilibre.
Reste à voir lequel des deux tiendra dans la durée.
Photo : https://www.lamoncloa.gob.es/lang/en/paginas/index.aspx

