Stephen Colbert et la fin de l’illusion de liberté américaine

Pendant onze ans, Stephen Colbert a incarné l’une des voix les plus agressives contre Donald Trump à la télévision américaine. Cette semaine, il a présenté la dernière émission du Late Show sur CBS. Officiellement, la chaîne évoque des raisons économiques. Officieusement, une grande partie de l’Amérique y voit autre chose : une forme de censure moderne.  

Car Stephen Colbert n’était pas un simple animateur. Ancienne star du Colbert Report, héritier direct de Jon Stewart et de la satire politique américaine post 11 septembre, Colbert a progressivement transformé son late show en plateforme anti Trump permanente. Depuis 2016, ses monologues sont devenus viraux presque chaque semaine. Il comparait régulièrement Trump à “un vendeur de voitures d’occasion devenu président” ou encore à “un homme incapable de distinguer pouvoir et ego”. Après les élections de 2020, il déclarait aussi : “Truth has a liberal bias because reality exists.” Et malgré les critiques conservatrices, l’émission restait extrêmement puissante.

Contrairement à ce que beaucoup imaginent, Colbert dominait encore largement les audiences du late night américain en nombre total de téléspectateurs. En 2025, The Late Show restait leader de sa tranche horaire avec plus de 2,4 millions de téléspectateurs en moyenne selon Nielsen. C’est précisément ce qui rend sa disparition si suspecte. Quelques jours avant l’annonce de la fin du programme, Colbert avait violemment critiqué un accord financier entre Paramount, maison mère de CBS, et Donald Trump, qualifiant l’opération de “gros pot de vin” à l’antenne. Or Paramount cherche actuellement à obtenir l’autorisation du gouvernement américain pour fusionner avec Skydance dans une opération à plusieurs milliards de dollars.  

Le problème est simple : beaucoup soupçonnent CBS d’avoir sacrifié Colbert pour éviter de s’attirer les foudres de Trump et protéger ses intérêts économiques. Et ce soupçon paraît d’autant plus crédible que le climat médiatique américain devient de plus en plus tendu.

Donald Trump attaque constamment les journalistes, humoristes et médias critiques. Après l’annonce du départ de Colbert, il s’est réjoui publiquement sur Truth Social : “I absolutely love that Colbert got fired.” Même Jimmy Fallon, longtemps considéré comme beaucoup plus consensuel politiquement, semble avoir compris le danger.

Ces derniers mois, Fallon a été accusé par une partie du public américain de s’être adouci envers Trump par peur de subir le même sort que certains humoristes plus frontalement politiques. Plusieurs séquences ont particulièrement marqué internet, notamment lorsqu’il a adopté un ton extrêmement prudent après certaines attaques de Trump contre NBC et les late shows. Fallon lui même aurait cherché à calmer les tensions publiquement afin d’éviter d’alimenter davantage la colère trumpiste autour de son émission. Et c’est probablement cela, le vrai changement.

La censure moderne américaine ne ressemble pas aux vieux scénarios où un gouvernement interdit officiellement une émission. Elle fonctionne à travers les pressions économiques, les fusions entre géants des médias, les intérêts financiers et la peur permanente de perdre accès au pouvoir.

Le plus inquiétant est peut être là : Stephen Colbert ne disparaît pas parce que personne ne le regarde. Il disparaît au moment précis où il dérange encore énormément. Et dans une démocratie qui se présente comme le symbole mondial de la liberté d’expression, voir l’un des humoristes politiques les plus influents quitter l’antenne dans un tel climat envoie forcément un message.

Photo : cbs.com