Comment la crypto finance désormais le populisme britannique

Pendant des années, les cryptomonnaies ont été associées à une promesse presque libertaire : contourner les banques, échapper aux États et créer une nouvelle économie décentralisée. Aujourd’hui, elles financent aussi de plus en plus directement la politique.

Au Royaume Uni, Nigel Farage se retrouve au cœur d’une immense polémique après les révélations autour d’un don de 5 millions de livres reçu d’un milliardaire de la crypto, Christopher Harborne. Le leader de Reform UK fait désormais l’objet d’une enquête du Parliamentary Standards Commissioner pour ne pas avoir déclaré cette somme avant son entrée au Parlement. 

Mais le plus intéressant dépasse largement Farage lui même. Cette affaire montre comment la crypto devient progressivement une arme politique mondiale. Christopher Harborne n’est pas un simple investisseur excentrique. Ce milliardaire britannique installé en Thaïlande est lié à l’univers de Tether et Bitfinex, deux des acteurs les plus puissants de l’écosystème crypto mondial. Sa fortune est estimée à plus de 18 milliards de livres selon la dernière Sunday Times Rich List. Et surtout, Harborne ne finance pas n’importe qui. Nigel Farage est probablement l’homme politique britannique le plus favorable aux cryptomonnaies. Depuis 2025, Reform UK accepte officiellement les dons en bitcoin et Farage promet régulièrement de transformer Londres en “capitale crypto mondiale”. 

Le parallèle avec les États Unis saute immédiatement aux yeux. Donald Trump, autrefois hostile au bitcoin, s’est lui aussi rapproché massivement de l’industrie crypto pendant sa campagne. Aux États Unis comme au Royaume Uni, une partie du secteur voit désormais les partis populistes de droite comme des alliés idéologiques naturels : hostilité envers les régulations, méfiance envers les banques centrales, fascination pour les entrepreneurs “anti système” et promesse d’un État moins interventionniste.

La crypto et le populisme partagent en réalité une même narration : celle d’un combat contre les élites traditionnelles. Le paradoxe est évidemment énorme.

Car derrière ce discours anti système se cachent désormais certains des hommes les plus riches du monde. Les milliardaires crypto deviennent progressivement des acteurs politiques comparables aux grands industriels ou magnats des médias du XXe siècle. L’affaire Farage pose surtout une question extrêmement moderne : comment contrôler l’influence politique de fortunes construites dans un univers financier presque globalisé et difficile à tracer ?

Le Royaume Uni s’inquiète depuis plusieurs mois des risques d’ingérences étrangères via les cryptomonnaies. Le gouvernement travailliste a même renforcé les restrictions autour des dons crypto après plusieurs scandales liés au financement politique. Mais le problème dépasse la simple légalité. La crypto change la manière dont le pouvoir circule politiquement. Les fortunes numériques sont beaucoup plus mobiles, internationales et opaques que les anciennes fortunes industrielles. Un milliardaire basé à Dubaï, Singapour ou Bangkok peut désormais influencer directement des campagnes occidentales avec une facilité inédite.

Et ce qui se joue autour de Farage ressemble peut être à un aperçu du futur : des partis populistes financés par des milliardaires crypto qui se présentent pourtant comme des ennemis des élites mondialisées.

Le plus ironique est peut être là. Les cryptomonnaies étaient censées démocratiser la finance. Elles participent aujourd’hui à créer une nouvelle oligarchie politique mondiale.  

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