Billie Eilish transforme le cinéma en salle de concert

À 24 ans, Billie Eilish possède déjà un palmarès que beaucoup d’artistes n’atteignent jamais en une carrière entière. Neuf Grammy Awards, deux Oscars pour “No Time To Die” et “What Was I Made For?”, plusieurs albums numéro un et une capacité rare : transformer une esthétique intime et presque murmurée en phénomène mondial.

Cette semaine, la chanteuse américaine pousse encore plus loin cette logique avec Hit Me Hard and Soft: The Tour (Live in 3D), projet hybride réalisé avec James Cameron et diffusé au cinéma les 7 et 10 mai dans plusieurs pays, dont la France.  

Le choix de Cameron n’a rien d’anodin. Le réalisateur d’Avatar et de Titanic, obsédé depuis des années par les technologies immersives, voit dans le concert filmé un nouveau terrain d’expérimentation pour la 3D. Billie Eilish, elle, y voit une manière d’étendre sa relation presque émotionnelle avec son public. Le résultat est un objet étrange, parfois fascinant, parfois excessivement démonstratif.

Le film a été capté pendant la tournée mondiale de l’album Hit Me Hard and Soft, jouée à guichets fermés, notamment au Co Op Live de Manchester devant plus de 23 000 spectateurs.   Pendant près de deux heures, la caméra plonge littéralement dans la foule, suit Eilish dans les coulisses, filme les fans en larmes et multiplie les effets de profondeur conçus pour les salles IMAX et 3D.

Par moments, l’expérience fonctionne réellement. Sur “Bad Guy” ou “Happier Than Ever”, Cameron réussit à donner au concert une dimension physique rarement atteinte au cinéma. Le spectateur ne regarde plus simplement une performance. Il a l’impression d’être au milieu de la salle.  

Mais le film révèle aussi les limites du genre. La 3D semble parfois transformer des moments très simples en démonstration technologique inutile. Certaines séquences plus calmes perdent même en émotion à force de sophistication visuelle. Plusieurs critiques anglo saxonnes ont d’ailleurs reproché au film de privilégier l’effet immersif au détriment d’un vrai regard documentaire sur Billie Eilish elle même.  

Et pourtant, le phénomène est plus important que le film lui même. Depuis trois ans, les concerts au cinéma sont devenus une industrie extrêmement rentable. En 2023, Taylor Swift: The Eras Tour a généré plus de 260 millions de dollars au box office mondial, devenant le concert filmé le plus rentable de l’histoire. Les groupes de K Pop comme BTS, Blackpink ou Seventeen remplissent eux aussi des salles partout dans le monde avec des projections événementielles. Même Beyoncé, longtemps réticente à ce format, a fini par sortir Renaissance: A Film by Beyoncé. Le cinéma découvre soudain qu’il peut devenir une extension des tournées mondiales.

Cette tendance dit quelque chose de plus profond sur l’industrie musicale actuelle. Les concerts sont devenus si chers et difficiles d’accès que le cinéma apparaît presque comme une version démocratisée du live. Voir Billie Eilish dans une salle IMAX à 20 euros devient plus réaliste que payer plusieurs centaines d’euros pour une tournée mondiale complète.

Mais ces films répondent aussi à un besoin générationnel plus émotionnel. Ils recréent une forme de communion collective à une époque où la musique est surtout consommée seule, avec des écouteurs et des algorithmes. Dans les salles, les fans chantent, pleurent, applaudissent comme dans un vrai concert.

Le paradoxe est fascinant : à force de devenir numériques, les artistes cherchent désormais à recréer artificiellement de la présence réelle. Et Billie Eilish est probablement l’une des rares artistes capables de rendre cette illusion presque sincère.  

Photo : https://www.billieeilish-lefilm.fr