Dire l’inverse pour gouverner

La France a parfois ce talent singulier : dire l’inverse de ce qu’elle fait. Ou, plus précisément, rebaptiser les réalités pour les rendre plus acceptables ; quitte à en brouiller totalement le sens.

Dernier exemple en date : les EHPAD, ces lieux où l’on entre précisément parce que l’on a perdu une partie de son autonomie, pourraient devenir des « Maisons France Autonomie ». Le paradoxe est total. On quitte son domicile parce que l’on ne peut plus vivre seul, et l’on vous explique que vous entrez dans un lieu d’autonomie. De qui se moque-t-on ?

Ce réflexe n’est pas nouveau. Le « Plan de sauvegarde de l’emploi » – le fameux PSE – est devenu une figure classique de cette novlangue administrative. Dans les faits, il s’agit d’un plan de licenciement. On ne « sauvegarde » rien : on supprime des postes. Pourquoi ne pas le dire simplement ? Sans doute parce que les mots, en France, servent moins à décrire qu’à atténuer, voire à dissimuler.

Même logique avec « France Travail », successeur de l’Agence nationale pour l’emploi. L’intention affichée est positive, presque mobilisatrice. Mais l’organisme s’adresse d’abord à des personnes privées d’emploi. Là encore, le décalage entre le mot et la réalité interroge.

À force de vouloir adoucir les termes, on finit par altérer la compréhension même des choses. Les repères se brouillent. Le langage public devient un instrument de mise à distance du réel. Non pas pour éclairer, mais pour rendre plus supportables des situations qui ne le sont pas.

Est-ce une manière de se donner bonne conscience ? Une stratégie pour rendre les décisions plus acceptables ? Ou, plus préoccupant, une forme de manipulation douce, par les mots ?

À ce rythme, on pourrait demain rebaptiser les prisons « France Liberté ». L’absurde ne serait plus très loin ; et il serait surtout révélateur d’un problème plus profond : celui d’un pays qui peine à nommer les choses telles qu’elles sont.

Car, au fond, gouverner, c’est aussi dire la vérité des situations. Et la clarté du langage est la première condition de la confiance.

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