Marianne : la dérive d’un journal qui a fait de la critique de la gauche son fonds de commerce

À sa création, Marianne se voulait une voix singulière de la gauche républicaine. Anti-libérale, laïque, attachée à l’intérêt général, critique des élites économiques comme des dérives politiques. Mais ce positionnement contenait dès le départ une faille : une obsession de la “trahison” de la gauche, perçue comme trop libérale, trop européenne, trop culturelle. Avec le temps, cette obsession a fini par structurer toute la ligne éditoriale.

Dans les années 2000, la critique de la mondialisation et de l’Union européenne pouvait encore s’inscrire dans un cadre de gauche. Mais progressivement, le journal a déplacé son centre de gravité. La question sociale a reculé. Les inégalités économiques, pourtant au cœur de son ADN, sont passées au second plan. À la place, un autre combat a émergé : celui contre la gauche elle-même.

Le basculement s’accélère à partir de la fin des années 2010. Sous la direction de Natacha Polony, accompagnée de figures comme Yves de Chaisemartin, intervenu dans les tentatives de reprise et d’orientation stratégique du titre, et sous l’influence de l’actionnaire Daniel Křetínský, le journal change de nature. La ligne éditoriale se durcit, se structure et s’aligne progressivement sur des thématiques qui ne sont plus simplement critiques, mais systématiquement opposées à la gauche contemporaine.

Marianne ne se contente plus de questionner certaines évolutions. Il en fait sa cible principale. Antiracisme, féminisme, questions de genre, luttes minoritaires deviennent des angles d’attaque récurrents. Le vocabulaire évolue, les cadrages aussi. Le journal adopte progressivement les codes d’un discours déjà largement installé à droite. Ce glissement n’est pas neutre.

En se focalisant quasi exclusivement sur les dérives supposées de la gauche, Marianne cesse de jouer son rôle de contre-pouvoir global. Il ne critique plus “le système” dans son ensemble, mais une partie précise du spectre politique. Et dans un paysage déjà déséquilibré, cela revient à renforcer indirectement les autres. Le problème n’est pas tant de critiquer la gauche. C’est d’en faire une obsession éditoriale.

Car à force de concentrer ses attaques sur les mêmes sujets, le journal finit par reprendre des narratifs qui ne sont plus ceux de la gauche républicaine, mais ceux d’une droite de plus en plus radicalisée. Sur l’immigration, sur l’identité, sur la “dérive wokiste”, les lignes deviennent floues. La frontière ne disparaît pas officiellement, mais elle s’efface dans les faits.

Ce repositionnement s’explique aussi par une logique économique. Dans un marché médiatique saturé, l’indignation est rentable. Les sujets clivants attirent, fidélisent, génèrent de l’engagement. Marianne a compris cela et a durci sa ligne pour exister. Mais ce choix a un coût : celui de sa cohérence. Car en abandonnant progressivement ses combats économiques pour privilégier des guerres culturelles, le journal s’éloigne de ce qui faisait sa légitimité initiale.

Au fond, Marianne n’a pas simplement “glissé” vers la droite. Il a changé de combat. D’un journal qui dénonçait les déséquilibres économiques et les dérives du pouvoir, il est devenu un média centré sur la critique d’un camp précis. Et dans un contexte où cette critique est déjà dominante, cela revient à participer à un mouvement plus large : celui d’un déplacement général du débat public vers la droite.

Ce n’est pas un accident.

C’est une stratégie.

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