Taxer les “superprofits” de l’énergie : justice économique… ou réflexe politique ?

L’idée revient, encore. Face à la flambée des prix de l’énergie liée aux tensions au Moyen-Orient, plusieurs États européens poussent pour une nouvelle taxe sur les “superprofits” des groupes pétroliers et gaziers. L’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et l’Autriche ont officiellement demandé à la Commission européenne de relancer ce mécanisme à l’échelle de l’UE.  

Le raisonnement est simple, presque intuitif : quand les prix explosent à cause d’une crise, certaines entreprises engrangent des bénéfices exceptionnels sans effort supplémentaire. Ces gains, jugés “indus”, devraient être redistribués pour soulager les ménages et limiter l’inflation. En 2022, l’Union européenne avait déjà appliqué ce principe, avec une taxe qui a rapporté environ 28 milliards d’euros.  

Mais si la mesure revient aujourd’hui sur la table, c’est surtout parce que le contexte se répète. Depuis les frappes américano-israéliennes contre l’Iran et les tensions autour du détroit d’Ormuz, les prix du pétrole ont bondi, et ceux du gaz en Europe ont augmenté de plus de 70 %. Résultat : les marges des énergéticiens explosent, pendant que les consommateurs encaissent.

Sur le plan politique, la tentation est donc évidente. Mais économiquement, le sujet est beaucoup plus ambigu. D’abord, parce que cette taxe repose sur une notion floue : qu’est-ce qu’un “superprofit” ? En 2022, l’UE avait fixé un seuil arbitraire : les bénéfices dépassant de 20 % la moyenne des années précédentes. Autrement dit : une construction politique plus qu’économique. Et qui peut varier selon les intérêts du moment.

Ensuite, il y a un risque stratégique. Taxer fortement les groupes énergétiques, c’est aussi fragiliser l’un des rares secteurs où l’Europe compte encore des géants mondiaux. Certains économistes pointent un paradoxe : vouloir sanctionner ces entreprises au moment même où la souveraineté énergétique devient critique. Mais le vrai problème est ailleurs.

Cette taxe donne l’impression d’une réponse rapide à une crise… sans traiter sa cause. Si les énergéticiens réalisent des profits exceptionnels, ce n’est pas uniquement par opportunisme. C’est aussi parce que le marché de l’énergie reste structurellement instable, dépendant des conflits géopolitiques et des énergies fossiles.Taxer les profits, c’est corriger les effets. Pas le système.

Et surtout, il y a un enjeu politique plus large. Cette mesure permet aux États de dégager des recettes sans augmenter directement les impôts des ménages. Une solution presque idéale — sur le plan de la communication. Mais elle a ses limites. En 2022 déjà, certains groupes avaient contourné ou absorbé la taxe, tandis que son impact réel sur les prix restait débattu.

Ce retour des “superprofits” dit donc quelque chose de plus profond : une Europe prise entre urgence sociale, dépendance énergétique et contraintes budgétaires. Et face à ça, la taxe apparaît moins comme une solution durable…que comme un outil de crise, réactivé faute de mieux.

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