La France plus inégalitaire : un modèle qui dérive… ou un système qui déresponsabilise ?

Longtemps, la France s’est pensée comme un modèle. Un pays redistributif, protecteur, capable de corriger les inégalités produites par le marché. Cette image tient encore, mais elle se fissure — et pas forcément pour les raisons que l’on avance le plus souvent.

Les chiffres sont connus. En 2024, l’indice de Gini atteint 30,0 en France, contre 29,4 en moyenne dans l’Union européenne. Le taux de pauvreté frôle les 16 %. Le constat est posé : les inégalités progressent. Mais l’explication dominante — une redistribution devenue insuffisante — mérite d’être nuancée. Car la France reste l’un des pays les plus redistributifs au monde. Les prélèvements obligatoires représentent plus de 45 % du PIB, et les transferts sociaux y sont parmi les plus élevés d’Europe. Autrement dit, l’État redistribue déjà massivement.

Le problème est ailleurs.

Plusieurs analyses, notamment celles de la IFRAP, pointent une réalité moins confortable : l’augmentation des inégalités ne vient pas uniquement d’un défaut de redistribution, mais d’un déséquilibre croissant entre ceux qui produisent et ceux qui vivent durablement des transferts. La France compte environ 6 millions de chômeurs au sens large (catégories A, B, C), et près de 2 millions de bénéficiaires du RSA. À cela s’ajoute un taux d’emploi plus faible que chez certains voisins européens, notamment pour les jeunes et les seniors. Ce n’est pas un détail. C’est une structure.

Dans ce contexte, la redistribution ne corrige plus seulement les inégalités : elle les compense en permanence. Et à force de compenser, elle peut aussi désinciter. L’IFRAP évoque notamment des effets de seuil et des situations où reprendre un emploi peu qualifié apporte un gain marginal limité, voire nul. Le système protège. Mais il fige aussi.

Et c’est là que le débat devient politique. Car parler d’inégalités sans parler de création de richesse, d’activité, de participation au marché du travail, revient à traiter les conséquences sans regarder les causes.

Cela ne signifie pas que la redistribution est inutile. Mais qu’elle ne peut pas tout. La France a construit un modèle puissant, mais coûteux, qui repose sur un équilibre fragile : une base active suffisamment large pour financer un système social étendu. Lorsque cette base se réduit ou progresse moins vite, la mécanique se grippe. Et les inégalités apparaissent, paradoxalement, malgré — et parfois à cause — de ce système. Le discours dominant oppose souvent riches et pauvres. La réalité est plus complexe.

Elle oppose aussi ceux qui sont dans le système productif… et ceux qui en sont durablement sortis. Et tant que cette question ne sera pas traitée frontalement, la redistribution continuera d’agir comme un pansement sur une fracture plus profonde. Ce n’est pas une rupture brutale. C’est une dérive lente.

Mais une dérive qui ne se corrige pas uniquement avec plus de redistribution.

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