Dubaï, paradis des influenceurs… sous contrôle


La guerre ne change pas tout. Même lorsque des missiles tombent à proximité, certaines règles restent immuables. Aux Émirats arabes unis, la première d’entre elles concerne la parole publique. Et ces derniers jours, la réaction soudaine de nombreux influenceurs installés à Dubaï en est une démonstration frappante.

Lorsque les premières explosions ont été entendues dans la région après les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, plusieurs créateurs de contenu vivant aux Émirats ont d’abord exprimé leur inquiétude sur les réseaux sociaux. Mais très vite, le ton a changé. Les vidéos alarmées ont disparu, remplacées par des messages rassurants : « nous sommes en sécurité », « tout est normal », « la vie continue à Dubaï ». Pour certains observateurs, ce revirement n’a rien de spontané. Les autorités émiraties ont rapidement rappelé qu’il était interdit de diffuser des informations susceptibles de provoquer la panique ou de contredire les communications officielles.  

Dans un pays où l’image publique est un enjeu stratégique, la gestion du récit est une priorité politique.

Dubaï s’est construit au cours des deux dernières décennies comme une vitrine mondiale : luxe, sécurité, croissance économique et fiscalité attractive. Les influenceurs jouent un rôle central dans cette stratégie. En mettant en scène yachts, villas et centres commerciaux géants, ils participent à la promotion internationale de l’émirat auprès des touristes et des investisseurs.

Mais cette visibilité a un prix.

Le cadre juridique des Émirats arabes unis impose des règles extrêmement strictes sur l’expression publique, notamment en ligne. Les lois sur la cybercriminalité et la diffamation prévoient des peines pouvant aller jusqu’à la prison et des amendes de plusieurs centaines de milliers de dirhams pour des contenus jugés offensants ou contraires à l’ordre public.  

Dans certains cas, les sanctions peuvent atteindre 500 000 dirhams (plus de 120 000 euros) pour des commentaires considérés comme diffamatoires ou portant atteinte aux institutions.  

Le contrôle ne s’arrête pas là. Depuis 2026, les influenceurs doivent également obtenir une licence officielle pour publier du contenu promotionnel, sous peine de lourdes sanctions financières ou de suspension de leurs activités.  

Autrement dit, la liberté d’expression numérique dans l’émirat est étroitement encadrée.

Cette réalité explique en partie le comportement de nombreux créateurs de contenu ces derniers jours. Dans un environnement où la résidence, le visa de travail et l’activité professionnelle peuvent dépendre du respect de règles strictes, la marge de critique est extrêmement limitée.

Certains influenceurs l’ont reconnu à demi-mot. D’autres ont simplement adopté un discours très positif sur la gestion de la crise par les autorités. Dans plusieurs vidéos virales, des créateurs expliquent que la défense aérienne du pays a intercepté les missiles et que la situation reste totalement sous contrôle.  

Cette mise en scène de la normalité n’est pas seulement une réaction individuelle. Elle participe aussi à la défense d’un modèle économique fondé sur la réputation de stabilité de Dubaï.

Car la force de l’émirat repose autant sur son image que sur ses infrastructures. Une ville présentée comme un refuge sûr pour les investisseurs, les expatriés et les fortunes internationales ne peut pas se permettre de laisser circuler un récit de chaos ou d’insécurité.

La crise actuelle révèle donc une contradiction profonde. Dubaï s’est imposée comme la capitale mondiale des influenceurs et du lifestyle numérique. Mais derrière cette vitrine hyperconnectée se trouve un système politique où la communication publique reste étroitement surveillée.

En d’autres termes, dans la capitale régionale de l’économie de l’image, la liberté de parole reste une ressource rare.

Et même lorsque les missiles rappellent brutalement que la région n’est pas à l’abri des tensions géopolitiques, la règle demeure la même : l’image doit rester intacte.

Crédit photo : Nabilla Beauty