Turbulences au sommet de Corsair : le DG sur la sellette

La situation de Corsair illustre les paradoxes du capitalisme à la française. Alors que l’État a mobilisé près de 160 millions d’euros pour sauver la deuxième compagnie aérienne française, c’est aujourd’hui un actionnaire minoritaire qui a pris les commandes de l’entreprise.

Abbas Jaber, homme d’affaires franco-libano-sénégalais de 68 ans, connu pour avoir bâti sa fortune dans le coton africain, détient 40 % du capital de Corsair. En contrepartie d’un investissement initial annoncé à 15 millions d’euros mais finalement ramené à 12 millions selon plusieurs sources, il s’est imposé comme l’homme fort de la compagnie.

Élu récemment président du conseil d’administration, il dispose désormais d’une influence déterminante sur les orientations stratégiques du transporteur.

Cette situation fragilise un peu plus la position de Pascal de Izaguirre, directeur général de Corsair et président de la Fédération nationale de l’aviation et de ses métiers (FNAM). Après plus d’une décennie à la tête de la compagnie, son bilan reste marqué par des pertes récurrentes et une dépendance permanente aux refinancements publics ou privés.

L’ironie de l’histoire est que c’est lui-même qui avait recherché un nouvel investisseur afin de consolider l’actionnariat de la compagnie. Après l’échec du projet impliquant des investisseurs congolais, Abbas Jaber est apparu comme une solution providentielle. Il est aujourd’hui devenu le principal centre de pouvoir de l’entreprise.

La gouvernance de Corsair soulève désormais de nombreuses interrogations.

Sur les douze administrateurs que compte le conseil d’administration, six sont associés au bloc Abbas Jaber. Deux d’entre eux devaient être indépendants afin de garantir l’équilibre de la gouvernance. Pourtant, plusieurs observateurs s’interrogent aujourd’hui sur leur capacité réelle à exercer un contre-pouvoir face au président du conseil.

Cette question est d’autant plus sensible que la compagnie vient à peine de sortir d’une nouvelle phase de refinancement rendue possible grâce à l’accord de la Commission européenne et au soutien massif des pouvoirs publics français.

Dans ce contexte, certaines décisions stratégiques récentes suscitent l’incompréhension.

Le conseil d’administration de Corsair a décidé le lancement de dessertes vers Yaoundé et Douala, au Cameroun. Pour les critiques de cette stratégie, ces développements apparaissent prématurés pour une compagnie en rémission dont la situation financière demeure fragile.

Les partisans du projet y voient au contraire un relais de croissance indispensable pour relancer l’activité. Les détracteurs savent qu’Abbas Jaber a négocié la vente de ses dernières participations dans le coton camerounais contre l’arrivée des avions Corsair destinés à casser les prix fous pratiqués par Air France. Les uns crient au génie. Les autres à la corruption.

Au-delà du débat économique, la question centrale demeure celle de la gouvernance.

Comment un actionnaire ayant investi une somme relativement modeste au regard des montants engagés par l’État et les autres actionnaires a-t-il pu acquérir une telle influence ?

Pourquoi les mécanismes d’équilibre prévus lors de la restructuration semblent-ils aujourd’hui si fragiles ?

Et surtout, qui décide réellement de l’avenir de Corsair ?

Face à ces interrogations, plusieurs scénarios sont désormais évoqués.

Le premier consisterait à rétablir strictement les équilibres prévus dans les accords de refinancement, avec une surveillance accrue de l’État et une réévaluation des projets de développement les plus risqués.

Le second passerait par une profonde réorganisation de la gouvernance, pouvant aller jusqu’au remplacement du directeur général et à la nomination d’une nouvelle équipe dirigeante chargée d’évaluer objectivement la rentabilité des différentes lignes exploitées par la compagnie.

Plus radicale, l’hypothèse d’une intervention judiciaire ou d’une administration provisoire apparaît à ce stade beaucoup moins probable. Les deux mandataires de la conciliation pourraient être appelé. Mais le signal pour les marchés serait désastreux.

Une certitude demeure : après avoir été sauvée plusieurs fois par l’argent public, Corsair ne pourra durablement échapper à une question fondamentale. La compagnie est-elle pilotée dans l’intérêt de ses passagers, de ses salariés et des contribuables qui l’ont soutenue, ou est-elle devenue le terrain d’affrontement d’intérêts actionnariaux divergents ?

La réponse à cette question déterminera probablement l’avenir du transporteur dans les années à venir.

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