L’État recrute son collègue artificiel

Pendant des années, l’intelligence artificielle dans l’administration française relevait surtout du discours. Cette fois, le gouvernement passe à l’échelle. À quelques jours de VivaTech, l’État a annoncé un investissement supplémentaire de 655 millions d’euros dans l’IA ainsi que la généralisation de son assistant conversationnel à plus d’un million d’agents publics. Derrière cette annonce se cache peut être l’une des transformations les plus importantes de la fonction publique depuis la dématérialisation des services administratifs.  

L’assistant, développé avec l’écosystème français de l’IA et notamment testé avec les technologies de Mistral, était jusqu’ici expérimenté auprès d’environ 10 000 agents répartis dans plusieurs ministères. Les retours ont été jugés suffisamment positifs pour justifier un déploiement massif. Rédaction de notes, synthèse de documents, traduction, recherche d’informations ou reformulation de textes font partie des usages envisagés.  

Mais le véritable enjeu n’est pas la productivité. Il est géopolitique. Depuis deux ans, les administrations occidentales dépendent largement de technologies américaines comme OpenAI, Microsoft ou Google. En généralisant un assistant souverain hébergé en France, l’État tente de reprendre le contrôle d’une partie de son infrastructure numérique. Cette logique rappelle celle des années 1970 autour de l’énergie ou celle des années 2000 autour des télécommunications. L’IA devient progressivement une question de souveraineté nationale.  

Les chiffres montrent d’ailleurs que la demande existe déjà. Une enquête menée par le ministère de l’Action publique indique que 89 % des agents exposés à ces outils les utilisent déjà et que 80 % souhaitent un déploiement plus large. L’administration ne cherche donc plus à convaincre ses fonctionnaires d’utiliser l’IA. Elle cherche désormais à encadrer un usage qui existe déjà.  

Reste une question fondamentale. Si chaque agent dispose demain d’un assistant capable de rédiger, résumer et analyser, que deviendra la valeur ajoutée humaine dans l’administration ?

Les défenseurs du projet parlent d’un gain de temps permettant aux agents de se concentrer sur les tâches à forte valeur humaine. Les critiques redoutent au contraire une bureaucratie automatisée où les décisions seraient progressivement influencées par des algorithmes. Plusieurs rapports alertent déjà sur la nécessité d’encadrer ces outils afin de préserver transparence, responsabilité et qualité du service public.  

L’investissement de 655 millions d’euros ne finance donc pas seulement une technologie. Il finance une nouvelle façon d’administrer le pays. La vraie révolution ne sera peut être pas l’arrivée de l’IA dans les ministères, mais le jour où les citoyens ne sauront plus distinguer ce qui a été écrit par un fonctionnaire et ce qui a été rédigé par sa machine.  

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