L’artiste peut-il encore être apolitique ?

Le 4 septembre 2026, sur la scène du MetLife Stadium, Macklemore interrompt son concert pour parler de Gaza. Il dit vouloir que les habitants de Gaza et de Cisjordanie occupée sachent qu’ils ne sont pas oubliés, puis lance un « Free Palestine ». Ce n’est pas la première fois que le rappeur utilise sa musique et ses concerts pour prendre position sur la question palestinienne. En 2024, il avait déjà publié « Hind’s Hall », un morceau inspiré des manifestations étudiantes pro palestiniennes aux États Unis, dont les revenus étaient destinés à l’aide humanitaire.

Quelques jours plus tard, Macklemore est retiré de la tournée américaine d’Ed Sheeran. Le promoteur Messina Touring Group explique que plusieurs propriétaires de salles ont prévenu qu’ils n’autoriseraient pas les concerts si Macklemore figurait encore à l’affiche. Ed Sheeran affirme ensuite que ce n’était pas sa décision, mais celle du promoteur et des salles, et qu’il avait tenté de trouver une solution.

Puis l’affaire s’étend. Les premières parties Finneas, Lukas Graham, Aaron Rowe et le groupe de Sheeran, Beoga, quittent à leur tour la tournée en solidarité avec Macklemore. Ce dernier annonce qu’il donnera le million de dollars de revenus nets qu’il devait toucher grâce à la tournée à des organisations venant en aide aux Palestiniens.

Ce qui aurait pu n’être qu’une polémique autour d’un rappeur et de ses prises de position devient alors une question beaucoup plus vaste : un artiste peut il réellement être apolitique ?

La question ne concerne pourtant pas uniquement Gaza, ni même les États Unis. Elle traverse depuis longtemps la culture populaire, de la France à la Russie, en passant par la Chine et le Japon. Et elle ne suppose pas que les artistes doivent être des militants. Elle pose quelque chose de plus simple : peuvent ils choisir de parler de politique, ou de ne pas en parler, sans que cette décision soit elle même observée, commentée ou interprétée politiquement ?

En France, les artistes ont toujours pris position

Il suffit de regarder la France pour constater que l’association entre célébrité et politique n’a rien de nouveau.

En 2006, Johnny Hallyday soutient publiquement Nicolas Sarkozy, allant jusqu’à déclarer que celui ci devait « absolument être notre président ». Le chanteur participe ensuite à l’université d’été de l’UMP et apparaît au cœur de la campagne présidentielle de 2007. Le soir de l’élection, il est présent au Fouquet’s avec le nouveau président.

Il n’est pas un cas isolé. En 2007, Nicolas Sarkozy bénéficie du soutien public de nombreuses personnalités issues de la musique, du cinéma et du sport. Parmi les chanteurs figurent notamment Johnny Hallyday, Michel Sardou, Mireille Mathieu, Enrico Macias et Faudel.

Michel Sardou est particulièrement intéressant parce que son rapport à la politique a changé au fil du temps. Il a soutenu Sarkozy en 2007 et a déclaré en 2013 avoir voté pour lui, avant d’expliquer qu’il n’avait pas voté pour lui au second tour de 2012. Des années plus tard, Sardou expliquait encore avoir eu des relations avec plusieurs présidents et hommes politiques, notamment Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et François Mitterrand.

Cette histoire montre surtout une chose : prendre position n’implique pas nécessairement de devenir militant.

Un chanteur peut appeler à voter pour un candidat. Il peut participer à un meeting. Il peut soutenir une politique ou, au contraire, critiquer un gouvernement. Il peut même changer d’avis quelques années plus tard.

Le cas de Johnny est d’autant plus intéressant qu’il ne s’agit pas d’un artiste ayant construit toute sa carrière autour de la politique. Sa célébrité préexistait largement à ses prises de position. C’est justement cette célébrité qui donnait à celles ci une portée supplémentaire.

Et le phénomène ne se limite pas à la droite. En 2007, Yannick Noah appelle publiquement à voter pour Ségolène Royal, tandis que d’autres artistes prennent position pour d’autres candidats. La même année, Renaud utilise également la chanson pour commenter directement la campagne présidentielle.

La politique ne se trouve donc pas seulement dans les discours de campagne. Elle peut apparaître dans une chanson, une interview, une scène de concert, une apparition aux côtés d’un candidat ou simplement dans une phrase prononcée devant une caméra.

Une prise de parole n’est pas forcément un engagement militant

C’est là que la distinction devient importante.

On confond facilement trois choses : avoir une opinion politique, la rendre publique et militer activement pour une cause. Ce ne sont pas les mêmes comportements. Un artiste peut dire pour qui il vote sans participer à une campagne. Il peut critiquer une réforme sans adhérer à un parti. Il peut soutenir un candidat sans devenir militant. Il peut simplement répondre à une question lors d’une interview. À l’inverse, il peut choisir d’utiliser une chanson, un concert ou ses réseaux sociaux pour aller plus loin.

Le problème de l’« apolitisme » commence précisément ici : le silence et la prise de parole sont deux choix différents, mais ils n’ont pas les mêmes conséquences lorsque l’on possède plusieurs millions de personnes comme audience.

Macklemore n’est donc qu’un exemple parmi d’autres

C’est ce qui rend l’affaire Macklemore intéressante sans qu’il soit nécessaire d’en faire le centre absolu de la réflexion.

Macklemore assume une prise de parole politique. Ed Sheeran affirme au contraire vouloir maintenir ses concerts à distance des débats politiques. Mais Sheeran lui même n’a jamais été totalement absent de l’espace public lorsqu’il s’agissait de questions internationales.

En mars 2022, quelques semaines après l’invasion russe de l’Ukraine, il participe au Concert for Ukraine organisé à Birmingham. L’événement récolte finalement 13,4 millions de livres pour l’aide humanitaire. Il existe évidemment une différence entre participer à une collecte humanitaire et soutenir explicitement une position politique. Mais cette différence montre justement à quel point la frontière est poreuse.

Pourquoi une guerre peut elle être abordée sous l’angle de l’humanitaire, tandis qu’une autre prise de parole est immédiatement considérée comme politique ?

Il n’existe pas nécessairement de réponse contradictoire. Un artiste peut considérer que les deux situations sont différentes. Il peut décider de ne pas parler d’un conflit tout en souhaitant aider les victimes d’un autre. Mais cela montre que l’apolitisme n’est pas un état naturel de la célébrité. C’est une décision de communication.

En Russie, le silence lui même devient politique

Le cas russe permet d’aller encore plus loin.

Dans un système politique où la critique de la guerre contre l’Ukraine peut entraîner des conséquences considérables, la question n’est plus simplement de savoir si les artistes veulent parler politique. Elle devient : peuvent ils réellement choisir librement de le faire ?

Des artistes russes comme Noize MC, Monetochka ou le groupe Pornofilmy ont pris des positions critiques à l’égard du pouvoir et de la guerre et ont, pour certains, poursuivi leur carrière depuis l’étranger. La chanteuse Diana Loginova, connue sous le nom de scène Naoko, a elle aussi été arrêtée à plusieurs reprises après des performances critiquant Vladimir Poutine et la guerre en Ukraine avant de quitter la Russie.

À l’inverse, le pouvoir russe s’appuie également sur des artistes favorables au régime. Le chanteur Shaman est devenu l’une des figures les plus visibles de cette musique patriotique promue par le pouvoir, tandis que d’autres artistes populaires ont choisi de ne pas commenter publiquement la guerre. Des analyses récentes de la scène musicale russe soulignent justement cette coexistence entre artistes ouvertement pro pouvoir, artistes critiques et artistes silencieux.

Le silence n’est donc pas toujours synonyme de neutralité. Dans certains contextes, ne rien dire peut être une stratégie de survie professionnelle. Dans d’autres, soutenir publiquement le pouvoir peut au contraire devenir une composante de la carrière.

La frontière entre artiste et politique devient alors beaucoup plus difficile à tracer.

En Chine, la question fonctionne presque à l’inverse

La Chine offre un autre modèle. Les célébrités chinoises ne disposent pas du même espace de liberté politique que les artistes occidentaux. Des recherches consacrées à la relation entre célébrités et pouvoir chinois montrent comment l’État, l’industrie culturelle, les plateformes et les communautés de fans participent ensemble à la construction de figures publiques politiquement conformes.

Le chanteur et acteur Jackson Yee constitue un exemple particulièrement révélateur. Il est décrit par des chercheurs comme une célébrité soutenue par l’État et ayant publiquement affiché son adhésion au Parti communiste chinois. Une étude publiée dans The China Quarterly montre comment les célébrités bénéficiant du soutien institutionnel doivent également composer avec les attentes politiques du pouvoir.

Dans ce contexte, la prise de parole politique ne consiste donc pas forcément à monter sur scène pour critiquer le gouvernement. Elle peut prendre la forme inverse : relayer des messages officiels, participer à des campagnes institutionnelles ou afficher publiquement son soutien aux positions défendues par l’État.

Des recherches récentes sur les célébrités chinoises et Weibo montrent d’ailleurs que le repost de messages officiels constitue lui même une forme de signal politique, particulièrement sur des sujets comme la souveraineté et les interventions étrangères.

La comparaison avec les États Unis est intéressante : dans un pays, la question est de savoir si une star peut être sanctionnée pour avoir parlé ; dans l’autre, elle peut être de savoir dans quelle mesure une star peut se permettre de ne pas participer au récit politique dominant.

Et au Japon, parler politique reste lui même un sujet politique

Le Japon offre encore une autre configuration. Les célébrités y jouent depuis longtemps un rôle dans la vie politique. Des chanteurs, acteurs, présentateurs et sportifs ont été recrutés comme candidats, notamment pour les élections à la Chambre des conseillers. En 2016, par exemple, l’ancienne chanteuse du groupe Speed Eriko Imai a été élue au Sénat japonais sur une liste du Parti libéral démocrate.

Mais la prise de parole politique des célébrités ne va pas de soi. Une étude publiée en 2026 dans le Social Science Japan Journal s’est précisément intéressée aux réactions suscitées par les commentaires politiques des célébrités japonaises. Ses auteurs constatent l’existence d’une norme sociale selon laquelle les personnalités du divertissement devraient éviter de parler de politique.

Autrement dit, le Japon montre que l’« apolitisme » peut lui même devenir une norme culturelle. Une célébrité qui décide de parler politique ne fait donc pas seulement connaître une opinion : elle franchit également une frontière que son environnement professionnel lui demande souvent de respecter.

Une célébrité n’est pas un expert, mais elle est devenue un média

C’est probablement le véritable point commun entre ces différents pays.

Macklemore n’est pas diplomate. Ed Sheeran n’est pas spécialiste du Proche Orient. Johnny Hallyday n’était pas candidat à une élection. Jackson Yee n’est pas un responsable du Parti communiste chinois. Une célébrité ne devient pas experte d’un sujet simplement parce qu’elle possède des millions d’abonnés.

Mais elle possède quelque chose qu’un expert n’a pas nécessairement : une audience déjà constituée.

Lorsque Taylor Swift publie en 2023 un message invitant ses abonnés à vérifier leur inscription électorale, Vote.org enregistre plus de 35 000 nouvelles inscriptions ce jour là et plus de 157 000 visites sur sa page d’inscription. Cela ne permet évidemment pas de conclure que Taylor Swift a déterminé le vote de ces personnes. Cela montre en revanche la capacité d’une célébrité à provoquer une action politique mesurable grâce à sa seule audience.

L’artiste n’est donc pas nécessairement un expert. Il est devenu un média. Et c’est précisément ce qui complique la notion d’apolitisme.

Le problème n’est pas que les artistes parlent de politique

Il serait trop simple d’en conclure que tous les artistes devraient prendre position. Un artiste peut vouloir chanter et ne pas parler de politique. Il peut considérer que son public vient chercher deux heures de musique et non un commentaire sur une guerre, une élection ou une réforme. Il en a le droit.

Mais un autre artiste peut considérer que sa célébrité lui donne la possibilité de parler à des dizaines de milliers de personnes auxquelles il n’aurait jamais accès autrement. Lui aussi peut choisir de le faire.

Le problème apparaît lorsque les deux choix ne produisent pas les mêmes conséquences professionnelles. C’est précisément ce que révèle l’affaire Macklemore.

Le véritable pouvoir est peut être celui de décider qui peut parler

Une tournée de stade repose sur une architecture économique complexe. Promoteurs, propriétaires de salles, agents, assureurs, partenaires commerciaux et artistes possèdent chacun une partie du pouvoir.

L’Associated Press rappelle que les grandes vedettes disposent généralement d’un poids considérable sur les choix artistiques de leurs tournées, mais que les promoteurs et les propriétaires des salles conservent eux aussi des leviers importants.

Dans le cas de Macklemore, ces leviers ont été utilisés. C’est là que la question devient plus intéressante que le simple débat entre « artistes engagés » et « artistes apolitiques ».

Qui décide de la limite ? Qui décide qu’une prise de parole est acceptable ? Qui décide qu’une autre ne l’est plus ? Et surtout : ces critères sont ils identiques pour tous les artistes ?

Le contraste avec Kanye West complique encore la question

En 2025, Kanye West, désormais connu sous le nom de Ye, a publié sur X une série de messages antisémites et ouvertement pro nazis, allant jusqu’à se décrire lui même comme « nazi » et à faire l’éloge d’Adolf Hitler. L’Anti Defamation League a documenté cette séquence.

Le contraste avec l’affaire Macklemore ne signifie évidemment pas que les deux situations sont juridiquement ou politiquement identiques. Elles ne le sont pas. Mais il pose une question sur les critères appliqués à la visibilité des artistes. Pourquoi certaines prises de position entraînent elles des conséquences professionnelles immédiates tandis que d’autres ne semblent pas produire les mêmes effets ?

Le cas de Ye est d’autant plus intéressant que la Chine avait pourtant autorisé en 2024 son retour sur scène à Hainan, malgré son historique de déclarations controversées. Le concert avait attiré des dizaines de milliers de spectateurs et généré une très forte attention sur les réseaux sociaux chinois.

Cela ne permet pas de construire une règle générale. Mais cela suffit à montrer que la frontière de ce qui est considéré comme une parole acceptable dépend aussi du pays, du marché, du contexte politique et des intérêts économiques.

L’artiste peut il donc vraiment être apolitique ?

Peut être. Mais il faut alors définir ce que l’on entend par « apolitique ». Ne pas appeler à voter pour un candidat est une chose. Ne jamais commenter une guerre en est une autre. Refuser de transformer ses concerts en tribune politique en est encore une autre. Et choisir de ne pas parler parce que l’on craint les conséquences professionnelles constitue encore une situation différente.

Dans tous les cas, l’artiste conserve le droit de se taire.

Mais le silence ne signifie pas nécessairement absence de position. Et la prise de parole ne signifie pas nécessairement militantisme.

C’est probablement là que se trouve la vraie difficulté.

Johnny Hallyday pouvait soutenir un candidat. Michel Sardou pouvait changer de position. Taylor Swift pouvait encourager ses abonnés à s’inscrire sur les listes électorales. Des artistes russes peuvent critiquer le pouvoir au prix de leur carrière. Des célébrités chinoises peuvent relayer des messages officiels. Au Japon, une chanteuse peut entrer directement en politique tandis que d’autres artistes préfèrent éviter le sujet. Macklemore n’est donc pas une exception.

Il est simplement le cas le plus récent qui rend la question particulièrement visible.

Un artiste n’a aucune obligation de devenir militant. Mais dès lors qu’il possède une audience immense, sa décision de parler ou de ne pas parler devient elle même une partie de son rapport au public.

Et peut être que la question n’est finalement pas de savoir si l’artiste peut être apolitique. Elle est plus simple, et plus dérangeante :

Quand une célébrité possède une audience immense, peut elle réellement séparer complètement son statut d’artiste de la place politique que cette audience lui donne ?