L’Amérique latine bascule à droite
Pendant deux décennies, l’Amérique latine a incarné le laboratoire de la « vague rose », marquée par l’arrivée au pouvoir de gouvernements de gauche au Brésil, en Bolivie, au Chili ou encore en Colombie. En quelques années, cette dynamique s’est inversée. De Buenos Aires à Bogota, une nouvelle génération de dirigeants d’extrême droite ou de droite radicale s’impose, portée par une promesse commune : restaurer l’ordre, réduire le rôle de l’État et rompre avec les élites traditionnelles. Ce mouvement dépasse désormais les frontières nationales et redessine l’équilibre politique du continent.
Le premier tournant intervient en novembre 2023 avec l’élection de Javier Milei en Argentine. Économiste libertarien, il promet de démanteler une partie de l’État, de privatiser les entreprises publiques et de combattre une inflation qui dépassait alors 140 %. Son discours antisystème et sa proximité idéologique avec Donald Trump font rapidement de lui une référence pour une nouvelle droite latino américaine.
Quelques mois plus tard, en février 2024, Nayib Bukele est largement réélu au Salvador avec plus de 84 % des voix. Son immense popularité repose sur une politique de sécurité sans précédent. Plus de 80 000 personnes sont arrêtées dans le cadre de l’état d’exception instauré contre les gangs. Les homicides chutent fortement, mais les organisations de défense des droits humains dénoncent des arrestations arbitraires, des conditions de détention extrêmement dures et un affaiblissement de l’indépendance judiciaire. Malgré ces critiques, le « modèle Bukele » inspire aujourd’hui une partie de la droite régionale.
Au Honduras, Nasry Asfura remporte l’élection présidentielle de novembre 2025 avant d’entrer en fonction le 27 janvier 2026. Ancien maire de Tegucigalpa, il promet un État plus ferme face au crime organisé, une réduction des dépenses publiques et un rapprochement avec Washington après le mandat de gauche de Xiomara Castro.
En Colombie, le basculement est encore plus spectaculaire. Le 21 juin 2026, l’avocat Abelardo de la Espriella est élu président après un second tour extrêmement serré, mettant fin à la première expérience de gauche de l’histoire du pays menée par Gustavo Petro. Admirateur revendiqué de Bukele et de Milei, il promet de réduire la bureaucratie de 40 %, de construire des mégaprisons et de mettre un terme aux négociations avec les groupes armés.
Le Pérou pourrait bientôt compléter cette recomposition. L’élection présidentielle de 2026 est marquée par la percée de Keiko Fujimori, héritière politique de l’ancien président Alberto Fujimori, dont le programme met l’accent sur la sécurité, l’autorité de l’État et des positions conservatrices sur les questions de société.
Si ces dirigeants présentent des programmes économiques différents, ils partagent une même stratégie politique. Tous construisent leur succès sur le rejet des partis traditionnels, la personnalisation du pouvoir et la promesse de résultats rapides face à l’insécurité, à l’inflation et à la défiance envers les institutions. Plus qu’un simple retour de la droite, cette séquence révèle une profonde crise de confiance dans les démocraties latino américaines, où une partie croissante des électeurs semble désormais prête à privilégier l’efficacité à la protection des contre pouvoirs.
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