Héritage, chasse : Olivier Bouygues face à un problème de crédibilité

Il y a des propriétaires qui connaissent chaque arbre de leur domaine. Et puis il y a Olivier Bouygues. Sur les quelque 650 hectares de Fontenaille, en Sologne, l’homme d’affaires assure n’avoir rien vu, rien su, rien demandé. Ni les oiseaux protégés abattus, ni les pièges à mâchoires interdits, ni les chats domestiques retrouvés parmi les victimes, ni les primes versées pour certaines destructions, ni la fosse où furent découverts des cadavres d’animaux. Le tout aurait prospéré pendant des années sous son nez, ou plutôt loin de son regard, puisque le milliardaire ne passe, dit-il, que 45 à 50 jours par an dans sa propriété.

À l’entendre, Fontenaille serait presque un domaine autonome, administré par des hommes de confiance auxquels le propriétaire aurait abandonné jusqu’au droit de décider ce qui devait vivre ou mourir.

C’est cette étonnante ligne de défense qui a occupé, les 7 et 8 septembre, le tribunal correctionnel d’Orléans. Olivier Bouygues comparaissait avec cinq salariés ou anciens salariés pour destruction d’espèces protégées en bande organisée. L’affaire n’a rien d’un malentendu autour d’un coup de fusil malencontreux. Selon l’enquête, les agents de l’Office français de la biodiversité et les gendarmes ont découvert des restes d’oiseaux protégés, des pièges à mâchoires interdits depuis 1995 et surtout des documents répertoriant les animaux à éliminer ainsi que les primes correspondant à certaines destructions.

Autrement dit, un petit monde remarquablement structuré. Sauf, apparemment, lorsqu’il s’agit de savoir qui en était le patron.

Olivier Bouygues, lui, dit avoir été « choqué » et « surpris ». Il explique qu’il avait « d’autres chats à fouetter » que de gérer quotidiennement son domaine et invoque la confiance accordée à ses employés. La formule aurait pu faire sourire si l’on n’avait précisément retrouvé des chats parmi les animaux détruits. Elle résume surtout une conception assez commode de la responsabilité : posséder le domaine, payer son fonctionnement, y organiser ses chasses, employer les hommes qui y travaillent, mais devenir simple visiteur dès que la justice demande qui répond de ce qui s’y passe.

Le milliardaire est même allé jusqu’à discuter le vocabulaire. Le « charnier » ? Il préfère parler de « fosse écologique ». Il fallait oser. Quand les faits sont gênants, changer les mots reste une vieille technique. Elle fonctionne mieux dans les conseils d’administration que devant une fosse remplie de cadavres.

Et c’est là qu’un autre dossier commence à rendre l’exercice intéressant.

Car la question de la crédibilité d’Olivier Bouygues ne naît pas avec les oiseaux de Sologne. Elle accompagne aussi le conflit qui déchire depuis plusieurs années les héritiers de Francis Bouygues. Nicolas Bouygues, le frère aîné, conteste en justice les conditions dans lesquelles Martin et Olivier ont constitué la participation familiale qui leur a permis de prendre le contrôle du groupe.

En mars 2020, Martin Bouygues avait expliqué dans Forbes, à propos de lui-même et d’Olivier : « Nous n’avons pas hérité », assurant qu’ils étaient montés au capital grâce à une société créée en s’endettant. Martin se décrit comme “fondateur” de Maison Bouygues sur Wikipédia, il en était directeur commercial et non président puisque c’est Nicolas qui occupait ce poste. en outre, comme l’a révélé Le Monde, Martin et Olivier Bouygues ont ensuite reconnu dans leurs conclusions judiciaires que leurs apports à Maison Bouygues avaient été financés par des donations consenties par leur père en 1973, en avancement de part successorale. Nicolas Bouygues conteste encore cette version et réclame que certains actifs soient réintégrés dans la succession. Il a perdu en première instance ; le contentieux se poursuit en appel.

Juridiquement, rien ne permet donc aujourd’hui de traiter Olivier Bouygues de menteur sur ce dossier. Mais politiquement, médiatiquement et humainement, chacun est libre d’observer la mécanique : une déclaration publique catégorique, puis une réalité présentée de manière sensiblement différente lorsque viennent les écritures judiciaires.

Et voilà qu’à Orléans, le même brouillard semble tomber sur la Sologne.

Il ne savait pas. Il ne voyait pas. Il avait confiance. Il était loin. La fosse ? Une « fosse écologique ». Les destructions ? L’affaire des salariés.

« Menteur un jour, menteur toujours » serait sans doute trop simple, et surtout prématuré. Mais quand les versions changent ou paraissent extraordinairement accommodantes avec les intérêts de celui qui les raconte, le doute finit par devenir un personnage à part entière.

La procureure Emmanuelle Bochenek-Puren n’a, elle, manifestement pas été convaincue. Elle a dénoncé des pratiques d’« extrême gravité », « barbares » et utilisant des méthodes « interdites ». Cinq ans d’emprisonnement avec sursis ont été requis, ainsi qu’une amende totale de 750 000 euros dont 450 000 euros contre Olivier Bouygues, et une interdiction pendant cinq ans d’exercer certaines activités agricoles, d’élevage ou liées à la chasse. Le tribunal rendra sa décision le 23 octobre.

Olivier Bouygues reste évidemment présumé innocent. Mais un procès ne juge pas seulement des faits : il expose aussi des comportements. Et celui-ci offre l’image assez peu flatteuse d’un grand patron brillant lorsqu’il s’agit de revendiquer la réussite et soudain extraordinairement maladroit lorsqu’il faut assumer une responsabilité.

Les salariés de Bouygues apprécieront.

Car voici des décennies qu’on leur parle de responsabilité, d’exemplarité, d’éthique, d’environnement, de biodiversité et de valeurs collectives. Le groupe affirme que « la préservation de l’environnement » figure au cœur de ses engagements. Très bien. Mais les valeurs d’une entreprise ne peuvent pas être uniquement celles que l’on imprime dans les rapports annuels.

Cette question concerne d’autant plus directement les collaborateurs que les fonds représentant les salariés de Bouygues possèdent aujourd’hui 19,2 % de son capital et 29,3 % de ses droits de vote. À côté de la famille Bouygues, ils constituent l’autre grand actionnaire historique du groupe.

Que doivent-ils penser en voyant l’un des hommes qui incarnent encore l’entreprise expliquer devant un tribunal qu’il ignorait ce qui se passait chez lui ?

Un chef de chantier Bouygues pourrait-il expliquer demain qu’il ne savait rien d’infractions commises pendant six ans sur son chantier parce qu’il faisait confiance à ses équipes ? Un directeur de filiale pourrait-il répondre qu’il n’était présent que cinquante jours par an ? Un cadre confronté à un manquement environnemental pourrait-il rebaptiser une décharge sauvage « espace de stockage écologique » ? On imagine assez bien la réaction de la hiérarchie.

C’est le vieux principe du « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Il devient simplement plus gênant lorsqu’il vient du sommet.

Allain Bougrain-Dubourg, président de la LPO, présent au procès, n’a pas pris autant de précautions. Il s’en est pris aux « gens pétés de thunes qui s’exonèrent du respect de la biodiversité » et a expliqué avoir du mal à imaginer qu’Olivier Bouygues ait placé sa propriété « sous cloche » au point de tout ignorer de ce qui s’y passait. Il n’était pas le seul à penser cela.

Le tribunal dira le 23 octobre si Olivier Bouygues a pénalement franchi la ligne rouge sang. Son problème dépasse désormais la seule procédure judiciaire. Il est devenu un problème de crédibilité.

Car au fond, ce procès raconte peut-être moins une histoire de chasse qu’une vieille histoire de pouvoir : celle d’hommes qui possèdent beaucoup, dirigent beaucoup, demandent beaucoup aux autres et qui, lorsque vient l’heure des comptes, expliquent parfois qu’ils ne savaient finalement pas grand-chose.

À Fontenaille, les oiseaux tombaient, les primes circulaient, les registres se remplissaient et les fosses accueillaient les cadavres. Le propriétaire, lui, avait d’autres chats à fouetter.

Photo : la famille Bouygues au complet avant le décès de Monique Bouygues (au centre). De gauche à droite : Nicolas, Olivier, Corinne et Martin (photo DR)

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