11-Septembre : ce que les complotistes affirment et les faits qui dérangent

Il suffit de prononcer « 11-Septembre » pour voir surgir immédiatement tout un imaginaire parallèle : les tours auraient été dynamitées, un missile aurait frappé le Pentagone, l’armée américaine aurait abattu le vol 93, certains auraient parié en Bourse en sachant ce qui allait se passer, et Washington aurait peut-être même laissé faire.

Tout le monde ou presque a déjà entendu l’une de ces histoires. Mais peu de gens ont réellement pris le temps de regarder ce qu’elles disent, d’où elles viennent et surtout ce qu’il en reste lorsqu’on les confronte aux faits.

La première chose à comprendre est qu’il n’existe pas une théorie du complot sur le 11-Septembre, mais plusieurs familles de récits.

La plus radicale est celle de l’« inside job » : les attentats auraient été organisés, préparés ou facilités depuis l’intérieur même de l’appareil d’État américain. Une version moins extrême estime que les autorités auraient découvert le projet d’Al-Qaïda, mais auraient choisi de ne pas l’empêcher. L’idée serait alors que les attentats ont fourni à Washington le choc nécessaire pour entrer en guerre, renforcer la surveillance intérieure et remodeler durablement sa politique étrangère.

C’est là que les choses commencent à se compliquer. Car certaines théories s’appuient sur des faits qui, eux, sont bien réels.

On sait ainsi aujourd’hui que les services américains avaient reçu avant le 11 septembre 2001 de nombreux signaux d’alerte. Des agents du FBI s’inquiétaient de la présence d’islamistes dans des écoles de pilotage. Zacarias Moussaoui avait été arrêté quelques semaines avant les attentats après avoir éveillé les soupçons de ses instructeurs. Certaines agences disposaient également d’informations sur plusieurs futurs pirates de l’air.

La Commission sur le 11-Septembre a elle-même dressé un tableau sévère : renseignements mal partagés, administrations cloisonnées, alertes mal exploitées. Les États-Unis n’étaient donc pas totalement aveugles.

Mais il y a une différence considérable entre dire : « les autorités auraient peut-être pu empêcher les attentats » et affirmer : « elles savaient exactement ce qui allait arriver et ont volontairement laissé faire ». La première proposition est solidement documentée. La seconde ne l’est pas.

L’autre grand pilier des théories alternatives concerne l’effondrement des tours du World Trade Center.

Sur les images, la chute est spectaculaire, rapide, presque irréelle. Pour beaucoup de partisans de la thèse de la démolition contrôlée, un immeuble aussi massif ne pourrait pas s’effondrer de cette manière sous le seul effet d’un impact d’avion et d’un incendie.

Un argument revient sans cesse : « le kérosène ne peut pas faire fondre l’acier ».

C’est vrai. Mais c’est aussi largement hors sujet.

Pour provoquer un effondrement, l’acier n’a pas besoin de fondre. Chauffé à haute température, il perd une partie importante de sa résistance. Les enquêtes techniques conduites par le NIST, l’organisme fédéral américain chargé notamment des normes et de l’ingénierie, ont conclu que les impacts des avions avaient lourdement endommagé les structures et leurs protections contre le feu. Les incendies ont ensuite affaibli les éléments porteurs jusqu’au déclenchement de l’effondrement.

Aucune preuve convaincante d’une démolition programmée n’a été mise au jour.

Reste le cas beaucoup plus étonnant du WTC 7.

Ce bâtiment de 47 étages n’a été frappé par aucun avion. Pourtant, il s’est effondré en fin d’après-midi, plusieurs heures après les tours jumelles. Vu de l’extérieur, sa chute est extraordinairement nette. Certaines images ressemblent presque à celles d’une démolition contrôlée.

C’est probablement le meilleur argument visuel dont disposent les mouvements complotistes.

L’explication du NIST est que l’immeuble avait été endommagé par les débris du World Trade Center et surtout ravagé pendant plusieurs heures par des incendies impossibles à maîtriser. Ceux-ci auraient provoqué une défaillance interne progressive avant que la façade extérieure ne s’effondre à son tour.

Il existe même une courte phase durant laquelle une partie du bâtiment descend à une vitesse proche de la chute libre. Le NIST ne le conteste pas. Pour les ingénieurs chargés de l’enquête, cela signifie simplement que les structures intérieures qui soutenaient cette partie du bâtiment avaient déjà cédé.

Les sceptiques répliquent que le NIST n’a pas recherché de manière exhaustive des traces de thermite ou d’explosifs sur l’acier récupéré. C’est exact. On peut considérer qu’un tel examen aurait été utile. Mais l’absence de recherche systématique d’un produit n’est évidemment pas la preuve de sa présence.

Le Pentagone a lui aussi nourri d’innombrables récits.

Certaines photographies prises immédiatement après l’attentat ont donné l’impression que le trou dans la façade était beaucoup trop petit pour avoir été provoqué par un Boeing 757. Et comme il existe peu d’images montrant clairement l’avion au moment de l’impact, une théorie est apparue : ce n’était pas un avion, mais un missile.

Le problème est que cette hypothèse oblige à ignorer un ensemble considérable d’éléments concordants : trajectoire radar du vol American Airlines 77, témoignages, débris retrouvés sur les lieux, passagers disparus, identification des pirates et travail d’enquête du FBI. Elle crée finalement beaucoup plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Même phénomène autour du vol United 93, qui s’est écrasé en Pennsylvanie après la révolte des passagers contre les pirates de l’air.

Selon une autre théorie, l’appareil aurait en réalité été abattu par l’armée américaine. Là encore, certaines incohérences initiales et la dispersion des débris ont alimenté les soupçons. Mais la chronologie reconstruite par les enquêteurs montre surtout une défense aérienne désorganisée, qui ne disposait pas à temps des informations nécessaires pour intercepter l’appareil.

Un dossier est cependant particulièrement fascinant : celui de la Bourse.

Avant les attentats, des volumes inhabituels d’options à la baisse avaient été achetés sur les actions d’American Airlines et de United Airlines. Autrement dit, certains investisseurs avaient parié sur une chute du cours de ces compagnies quelques jours avant que leurs avions ne soient utilisés dans les attentats.

Le soupçon était inévitable.

La SEC, le FBI et la Commission sur le 11-Septembre ont donc étudié ces opérations. Ils ont retrouvé l’origine des principales transactions et n’ont pas découvert de lien entre leurs auteurs et Al-Qaïda ou des personnes ayant eu connaissance du projet terroriste.

L’anomalie était réelle. La conclusion complotiste, elle, ne s’est pas vérifiée.

C’est finalement toute la difficulté du 11-Septembre.

À côté d’hypothèses très fragiles existent des zones d’ombre beaucoup plus sérieuses : l’incapacité spectaculaire des services de renseignement à partager leurs informations, les soutiens dont certains pirates ont pu bénéficier, les défaillances de la défense aérienne et les erreurs commises avant les attentats.

Il y a aussi ce qui s’est passé après.

Le 11-Septembre a ouvert la voie à la guerre en Afghanistan, au Patriot Act, à l’extension considérable des capacités de surveillance américaines et, deux ans plus tard, à l’invasion de l’Irak. Or l’Irak n’était pas responsable des attentats.

Dire que le 11-Septembre a ensuite été utilisé politiquement est donc incontestable. Dire qu’il a été organisé pour produire ces conséquences est tout autre chose.

C’est sans doute là que se trouve la frontière la plus utile à garder en tête.

Un événement historique peut comporter des erreurs, des mensonges, des manipulations, des intérêts contradictoires et des zones d’ombre sans qu’il faille pour autant imaginer un gigantesque scénario secret expliquant tout.

Le 11-Septembre n’échappe pas à cette règle.

Les théories du complot ont prospéré parce que certains faits sont réellement étonnants, parce que les institutions américaines ont commis de graves erreurs et parce que les conséquences géopolitiques des attentats ont été immenses.

Mais une anomalie n’est pas une preuve. Une incohérence n’est pas nécessairement un mensonge. Et une question sans réponse ne constitue pas, à elle seule, la démonstration d’un complot.