Santé Cie : 45,5 millions d’euros saisis, le scandale qui menace l’empire d’Ardian

45,5 millions d’euros. C’est la somme que la justice française vient de mettre sous clé dans les comptes de Santé Cie et de ses filiales Elivie et Asdia. Une saisie ordonnée dans le cadre d’une enquête du Parquet national financier sur les relations du groupe avec des professionnels de santé. L’enquête est ouverte depuis juin 2024. Et lorsque le PNF décide de bloquer une telle somme dans une entreprise de santé détenue majoritairement par l’un des plus puissants fonds d’investissement français, ce n’est pas un simple incident administratif. Il y a forcément matière à regarder de très près ce qui se passe derrière les comptes.

Le Parquet national financier est aujourd’hui dirigé par Pascal Prache, installé dans ses fonctions en janvier 2026 après six années de Jean-François Bohnert à la tête du PNF. Créé pour traiter les dossiers les plus sensibles de délinquance économique et financière, le parquet enquête notamment sur les atteintes à la probité, la fraude fiscale et les infractions financières complexes.

Car Santé Cie est tout sauf une petite société. Le groupe revendique près de 500 000 patients accompagnés chaque année et 3 000 salariés. Il intervient notamment dans l’assistance respiratoire, la perfusion, la nutrition, l’insulinothérapie et d’autres prestations de santé à domicile. Une partie essentielle de son activité repose sur des prestations prescrites par des professionnels de santé et prises en charge par le système de santé. Ardian décrivait lui-même, lors de son entrée au capital, un groupe intervenant dans une chaîne de soins fondée sur la prescription médicale.

C’est là que le dossier devient explosif. Parce qu’en France, il existe une règle précisément conçue pour empêcher que l’argent ne vienne polluer la prescription médicale : le dispositif anti-cadeaux. Le Code de la santé publique encadre strictement les avantages susceptibles d’être accordés aux professionnels de santé par les entreprises intervenant dans le secteur sanitaire et dont les activités peuvent être prises en charge par les régimes obligatoires de sécurité sociale. Cette règle n’est pas une lubie administrative. Elle répond à un problème vieux comme l’industrie de la santé : quand des milliards d’euros de dépenses publiques circulent chaque année, il y a forcément des acteurs qui cherchent à en récupérer une partie. La France a donc construit tout un arsenal pour empêcher les laboratoires, fabricants, prestataires et autres entreprises de santé de transformer le médecin en apporteur d’affaires. Le principe est brutalement simple : le patient doit être soigné parce qu’il en a besoin, pas parce qu’il est rentable.

Et c’est précisément cette frontière que l’affaire Santé Cie vient mettre sous les projecteurs.

La machine à sous de la santé à domicile

Pour comprendre ce qui intéresse les enquêteurs, il faut regarder le modèle de Santé Cie. Mais son histoire est un peu plus complexe que celle d’un fondateur unique. Larbi Hamidi apparaît comme le dirigeant entrepreneur à l’origine du projet opérationnel. Ancien directeur d’hôpitaux publics, il explique avoir fait le constat que de plus en plus de traitements pouvaient être réalisés au domicile des patients. Santé Cie s’est construite autour de cette évolution de la médecine et de la volonté de développer les soins à domicile.

Sur le plan capitalistique, l’histoire commence toutefois avec HLD. Le fonds, créé notamment par Jean-Bernard Lafonta, joue un rôle déterminant dans la structuration de Santé Cie. Jean-Bernard Lafonta devient le premier président juridique de Santé Cie en 2015, avant Louis Champion puis Larbi Hamidi. HLD prend alors une place centrale dans la construction du groupe.  En 2020, HLD cède ensuite la majorité du capital à Ardian, tout en restant actionnaire minoritaire. Ardian devient alors l’actionnaire majoritaire de Santé Cie et accompagne son développement international.

Le médecin est au cœur du modèle économique. Il prescrit. Santé Cie fournit ensuite les équipements, organise la prestation, accompagne le patient et intervient dans la chaîne de soins. Le groupe explique lui-même que ses réseaux Elivie et Asdia mettent en place, sur prescription médicale, les équipements nécessaires au domicile des patients.  Le médecin n’est donc pas un simple interlocuteur commercial : il peut être à l’origine de l’activité. D’où la loi anti-cadeaux. D’où aussi la gravité potentielle des soupçons.

Selon les informations communiquées aux créanciers, l’enquête préliminaire du PNF porte sur les relations de Santé Cie avec des professionnels de santé. Les comptes de Santé Cie, Elivie et Asdia, contenant plus de 45 millions d’euros, ont été saisis sur décision d’un juge des libertés et de la détention. La société affirme contester cette décision et assure que ses pratiques ont toujours respecté les règles en vigueur.  Si des professionnels ont été favorisés pour orienter des patients, si des prestations ont été générées grâce à des avantages interdits ou si des dépenses prises en charge par l’Assurance maladie ont été obtenues au terme de pratiques illégales, le problème devient considérablement plus grave qu’une banale pratique commerciale. Ce serait de l’argent public qui aurait été capté au terme d’un système de prescription faussé.

Et derrière Santé Cie, il y a Ardian

C’est l’autre élément que l’affaire rend impossible à éviter. Santé Cie appartient majoritairement à Ardian. En 2020, le fonds fondé par Dominique Sénéquier acquiert une participation majoritaire dans l’entreprise aux côtés de HLD, UI Gestion et du management. Ardian présente alors l’opération comme une occasion d’entrer sur un marché de santé à domicile particulièrement attractif et de poursuivre la consolidation du marché français avant de développer l’activité à l’international.  Ardian ne se contente donc pas d’accompagner l’entreprise comme un investisseur extérieur : il en prend le contrôle.

Depuis, l’entreprise grossit. Acquisitions. Internationalisation. Consolidation du marché. Endettement. Et opérations financières. C’est le fonctionnement classique du private equity : acheter une entreprise, accélérer sa croissance, utiliser le levier financier, augmenter sa valeur et chercher à réaliser un rendement pour les investisseurs. Dans le cas de Santé Cie, cette logique financière est documentée depuis plusieurs années. S&P Global Ratings signalait déjà en 2021 une « dividend recapitalization » de Santé Cie, opération qui avait notamment permis le versement d’un dividende de 70 millions d’euros et ralenti le désendettement du groupe.

C’est un détail qui compte. Parce que Santé Cie n’est pas simplement une société dans laquelle Ardian aurait placé de l’argent avant de regarder ce qu’il se passe. Ardian est son actionnaire majoritaire. Ardian est au cœur de sa stratégie financière. Et Ardian participe aux opérations qui déterminent la manière dont la valeur créée par l’entreprise est répartie.

La question de la surveillance de l’entreprise par son actionnaire majoritaire devient donc légitime. Que savait Ardian des pratiques aujourd’hui examinées par le PNF ? Quand les premiers soupçons sont-ils apparus ? Quelles remontées existaient au niveau du fonds ? Et surtout : comment un groupe détenu par un investisseur professionnel a-t-il pu se retrouver au cœur d’une enquête financière portant sur ses relations avec les professionnels de santé ? Ce sont des questions, pas des accusations. Mais ce sont les questions que pose désormais le dossier.

Dominique Sénéquier dans la lumière

Et il y a un visage derrière Ardian : Dominique Sénéquier. Fondatrice d’Ardian et figure majeure du capital-investissement français, elle dirige depuis des décennies l’un des plus importants fonds privés européens. Ardian gère aujourd’hui environ 200 milliards de dollars d’actifs, selon les informations communiquées au moment de la révélation de l’affaire Santé Cie.

Sénéquier est devenue une véritable star du private equity. Elle a construit Ardian en faisant de l’investissement non coté une industrie française capable de rivaliser avec les géants anglo-saxons. C’est précisément pour cela que son nom doit apparaître dans cette affaire. Pas parce qu’il existe aujourd’hui un élément public permettant de dire que Dominique Sénéquier aurait personnellement participé aux faits examinés par le PNF. Il n’y en a pas. Mais parce qu’elle dirige le fonds qui contrôle Santé Cie.

Et parce qu’Ardian revendique une expertise précisément fondée sur sa capacité à accompagner et à transformer les entreprises dans lesquelles il investit. Si des pratiques susceptibles de relever d’infractions ont existé dans une entreprise contrôlée par Ardian, la question de la responsabilité du fonds ne peut donc pas être évacuée en expliquant qu’il n’est qu’un investisseur. Il a acheté le contrôle. Il a accompagné la croissance. Il a participé aux opérations financières. Il doit donc aussi répondre à la question inverse : qu’a-t-il fait pour contrôler les risques ?

Ardian a décliné les demandes de commentaire formulées après la révélation de la saisie.

820 millions d’euros de dette

Puis il y a la dette. Beaucoup de dette. Au moment où l’existence de la saisie devient publique, Santé Cie porte environ 820 millions d’euros de dette sous la forme d’un term loan. Le 2 juillet, les créanciers découvrent l’affaire. Le marché panique. Le prêt qui se négociait autour de 101 centimes pour un euro tombe à 52 centimes. Près de la moitié de sa valeur disparaît en une journée.

Ce mouvement raconte quelque chose de très concret : certains investisseurs ne veulent pas rester à bord lorsque le bateau prend l’eau. Ils vendent. D’autres rachètent. La dette passe de mains en mains. Et lorsque le prix s’effondre, les hedge funds et les investisseurs spécialisés dans le distressed debt peuvent commencer à regarder le dossier avec un tout autre appétit.

Ils n’ont pas acheté Santé Cie pour les mêmes raisons que ses actionnaires historiques. Ils achètent du risque à prix cassé. Ils veulent être payés. Ils négocient dur. Et si l’entreprise doit restructurer sa dette, ceux qui ont acheté à 50 ou 60 centimes peuvent avoir beaucoup plus à gagner que ceux qui l’ont financée au départ.

Il ne faut pas inventer une prise de contrôle par des hedge funds : les sources publiques ne permettent pas de l’affirmer. Mais le mécanisme, lui, est parfaitement réel. Santé Cie a d’ailleurs engagé une procédure de mandat ad hoc afin de travailler avec ses créanciers, tandis que l’entreprise conteste les saisies.  La chute du cours de la dette est en tout cas un signal brutal : en quelques heures, le marché a réévalué le risque de l’entreprise. Et dans le monde du crédit, une mauvaise nouvelle ne reste jamais longtemps sans propriétaire.

Le refinancement qui pose question

La chronologie financière mérite d’être regardée de près. Avant même la crise actuelle, Santé Cie avait déjà recours à des opérations de refinancement permettant de faire remonter de la valeur aux actionnaires. En 2021, S&P Global Ratings évoquait ainsi une « dividend recapitalization » ayant permis un dividende de 70 millions d’euros, tout en soulignant que cette opération avait ralenti le désendettement du groupe.

Une opération de ce type n’est pas illégale en soi. Mais elle permet de comprendre la mécanique d’un LBO : la dette n’est pas uniquement un moyen de financer l’activité. Elle peut aussi devenir un instrument de création de rendement pour les actionnaires. Et lorsque quelques années plus tard 45,5 millions d’euros sont saisis et que la dette perd près de la moitié de sa valeur en une journée, la question devient inévitable : qui a pris le risque ? Et qui a encaissé ?

Le même scénario que dans les autres affaires de santé ?

La comparaison avec les EHPAD et les crèches doit être faite avec prudence, mais elle mérite d’être posée. Depuis plusieurs années, la financiarisation de secteurs essentiels est au cœur de débats politiques et économiques. Le principe est toujours le même : une activité historiquement considérée comme un service essentiel devient un actif financier. On consolide plusieurs sociétés, on augmente leur taille, on s’endette, on cherche à améliorer les marges, puis à revendre ou à distribuer une partie de la valeur créée.

Cela peut fonctionner parfaitement. Jusqu’au jour où la recherche de rendement entre en collision avec la mission de service de santé.

Dans les EHPAD, les révélations autour d’Orpea ont montré les dégâts que pouvait provoquer un modèle financier mal maîtrisé dans un secteur où l’argent public et la prise en charge de personnes vulnérables se rencontrent. Santé Cie n’est pas Orpea. Il ne s’agit pas d’un établissement accueillant des personnes âgées et l’enquête actuelle ne porte pas sur des maltraitances. Mais le mécanisme financier mérite d’être observé.

Car ici aussi, un acteur privé intervient dans une chaîne largement financée par la collectivité. Ici aussi, un fonds d’investissement contrôle l’entreprise. Ici aussi, la dette est importante. Et ici aussi, la question fondamentale est celle de la destination de l’argent.

Une Sécurité sociale qui attire les prédateurs

La Sécurité sociale française est souvent attaquée pour ses déficits, ses dépenses et sa gestion. Mais il existe une réalité beaucoup plus simple : quand un système brasse des centaines de milliards d’euros, il attire forcément ceux qui veulent en récupérer une partie.

La fraude à l’Assurance maladie n’est pas une vue de l’esprit. Les pouvoirs publics la combattent précisément parce que les sommes en jeu sont considérables. Le dispositif anti-cadeaux répond à la même logique : empêcher que l’argent de la santé transforme la relation entre une entreprise et un professionnel de santé en marché de l’influence.

Dans le cas Santé Cie, c’est précisément cette zone que le PNF est en train d’examiner. Si des professionnels ont été favorisés pour orienter des patients, si des prestations ont été générées grâce à des avantages interdits, si de l’argent a été facturé ou remboursé dans des conditions frauduleuses, alors la question ne sera plus seulement celle d’une mauvaise pratique commerciale. Ce sera celle d’une possible captation de fonds publics.

Et l’échelle financière du dossier donne une idée de ce qui est en jeu : 45,5 millions d’euros gelés, 820 millions d’euros de dette, environ 200 milliards de dollars d’actifs gérés par Ardian, 500 000 patients revendiqués par Santé Cie et des milliers de salariés. Au milieu de tout cela, une enquête judiciaire portant sur les relations entre l’entreprise et les professionnels qui prescrivent les soins.

Ardian peut-il vraiment regarder ailleurs ?

C’est probablement la question la plus gênante pour le fonds. Ardian se présente comme un investisseur professionnel qui prend des participations importantes dans les entreprises et accompagne leur développement. Lors de son entrée dans Santé Cie, le fonds insistait lui-même sur la solidité du management, la structure du groupe, ses capacités d’expansion et ses possibilités de diversification.

Très bien. Mais l’expertise se mesure aussi lorsque les choses tournent mal.

Si des pratiques susceptibles de relever d’infractions ont existé dans une entreprise contrôlée par Ardian, la question de la surveillance du portefeuille ne peut pas être évacuée. Soit le fonds n’était au courant de rien. Dans ce cas, il faut comprendre comment des pratiques aujourd’hui suffisamment sérieuses pour provoquer une saisie judiciaire de 45,5 millions d’euros ont pu échapper aux mécanismes de contrôle d’un actionnaire majoritaire professionnel. Soit des signaux existaient. Et dans ce cas, il faut savoir lesquels.

Pour l’instant, aucune source publique ne permet d’affirmer qu’Ardian connaissait les faits aujourd’hui recherchés par la justice, ni qu’il y aurait participé. Ce serait aller au-delà des éléments disponibles. Mais l’inverse est également vrai : le statut d’actionnaire financier ne suffit pas à faire disparaître les questions de gouvernance.

Ardian contrôle Santé Cie. Le fonds était présent dans les opérations financières du groupe. Et aujourd’hui, c’est l’une de ses participations qui se retrouve dans le viseur du PNF.

La montagne d’argent est là

C’est finalement ce qui rend l’affaire Santé Cie si importante. La France peut multiplier les lois, les contrôles et les commissions d’enquête. Elle peut dénoncer la fraude sociale, les abus de la Sécurité sociale ou la financiarisation de la santé. Mais tant que des milliards circulent, la tentation restera là.

Et dans cette affaire, le PNF vient de faire quelque chose de très concret : il a mis 45,5 millions d’euros sous clé. La saisie n’est pas une condamnation. Santé Cie conteste les accusations et a fait appel. Mais elle n’est pas non plus un détail administratif : les fonds ont été saisis dans le cadre d’une procédure judiciaire liée à une enquête sur les pratiques du groupe.

La justice devra trancher.

Mais le problème, lui, dépasse déjà Santé Cie. Il concerne un modèle dans lequel une entreprise de santé devient un actif de private equity, un actif financé par une dette massive, un actif capable de générer du rendement pour ses actionnaires, tout en évoluant dans un secteur où chaque prescription peut déclencher une dépense remboursée par la collectivité.

Et derrière cette mécanique financière, il y a Dominique Sénéquier. La fondatrice d’Ardian, devenue l’une des figures les plus puissantes du capital-investissement européen, dirige le fonds qui contrôle majoritairement Santé Cie.

Si Santé Cie est blanchie, Ardian pourra parler d’une tempête judiciaire sans conséquence. Si les soupçons du PNF sont confirmés, une autre question apparaîtra alors, beaucoup plus embarrassante : comment un fonds qui revendique l’expertise, la gouvernance et la création de valeur a-t-il pu laisser passer cela dans l’une de ses participations majoritaires ?

Parce qu’au bout du compte, l’affaire Santé Cie ne raconte pas seulement l’histoire de 45,5 millions d’euros saisis. Elle raconte ce qui arrive lorsque l’argent de la Sécurité sociale devient une opportunité d’investissement.

Et lorsque la santé devient un LBO, il reste une question à laquelle personne ne peut échapper :

qui soigne le patient… et qui encaisse ?