LA FIFA, UNE PUISSANCE MONDIALE ENTRE ARGENT, INFLUENCE ET SPORTSWASHING
La FIFA n’est plus seulement l’instance qui organise la Coupe du monde et fixe les règles du football international. Avec 211 fédérations membres, des milliards de dollars de revenus et la capacité de décider où seront organisées les compétitions sportives les plus regardées au monde, elle constitue une véritable puissance transnationale.
Son influence s’étend aux fédérations, aux clubs, aux joueurs, aux diffuseurs, aux sponsors, mais aussi aux États. Car accueillir une Coupe du monde ne signifie pas seulement organiser un tournoi. Pour un pays, c’est obtenir pendant plusieurs semaines une exposition médiatique mondiale, attirer des investissements, développer ses infrastructures et construire un récit autour de son image.
C’est ce qui rend la FIFA particulière. Elle est à la fois une organisation sportive, une puissance économique et un intermédiaire entre le football mondial et les États qui cherchent à utiliser le sport pour accroître leur influence.
Cette puissance s’est construite progressivement. La FIFA est juridiquement une association à but non lucratif de droit suisse, enregistrée dans le canton de Zurich et dont le siège est situé à Zurich. Le fait qu’une organisation gérant des milliards soit installée en Suisse n’a en soi rien d’exceptionnel : le droit suisse permet parfaitement à de grandes associations internationales de fonctionner depuis le pays. La question n’est donc pas tant pourquoi la FIFA est en Suisse que la manière dont cette structure lui permet de gérer une activité économique devenue gigantesque.
Ses revenus viennent principalement des droits télévisés, du marketing, du sponsoring, de la billetterie et de l’hospitalité. Le Mondial constitue le moteur principal de ce système. Plus la FIFA organise de compétitions et contrôle de droits commerciaux, plus elle augmente les ressources qu’elle peut ensuite redistribuer.
C’est précisément cette combinaison entre argent, compétition et pouvoir politique qui explique les controverses qui entourent aujourd’hui l’organisation.
Le pouvoir des droits
Le modèle économique de la FIFA est relativement simple : elle organise les compétitions, possède ou contrôle les droits qui leur sont associés, puis vend ces droits à des diffuseurs, des sponsors et des partenaires commerciaux. Le système génère des sommes considérables.
Entre 2011 et 2014, la FIFA avait ainsi généré 5,7 milliards de dollars de revenus, dont une grande partie provenait des droits télévisés et marketing liés à la Coupe du monde 2014. Le Département américain de la Justice expliquait déjà en 2015 que les droits de diffusion et de marketing constituaient le cœur économique du système. (justice.gov) Cette puissance financière permet à la FIFA de financer le développement du football dans des pays où les ressources sont beaucoup plus limitées.
Avec son programme FIFA Forward, l’organisation redistribue des financements aux fédérations pour construire des terrains, développer des centres de formation, organiser des compétitions, soutenir le football féminin ou financer les équipes nationales.
Le système a aussi une dimension politique. Les 211 fédérations disposent chacune d’une voix au Congrès de la FIFA. Une fédération provenant d’un petit pays dispose donc, sur le plan institutionnel, du même poids qu’une fédération représentant une grande puissance du football. Pour une élection présidentielle, une majorité simple représente 106 voix.
Il serait faux d’en déduire que les votes sont « achetés ». Rien ne permet de l’affirmer de manière générale. Mais les financements de la FIFA créent forcément des relations d’interdépendance. Pour certaines petites fédérations, les sommes reçues représentent une ressource essentielle. Reuters rapportait encore en août 2026 que plusieurs fédérations de petite taille hésitaient à prendre position dans la crise actuelle, notamment en raison de leur dépendance aux financements de la FIFA.
La FIFA n’est donc pas seulement une organisation qui redistribue de l’argent. Elle est aussi une organisation autour de laquelle se construit un rapport de force politique mondial.
Une organisation qui a déjà connu un système de corruption
Cette question de l’argent n’est pas théorique.
Le 27 mai 2015, le Département américain de la Justice annonce l’inculpation de neuf responsables de la FIFA et de cinq dirigeants d’entreprises de marketing sportif. Les accusations portent notamment sur le racket, la fraude, le blanchiment d’argent et la corruption.
Les enquêteurs américains décrivent un système qui aurait fonctionné pendant plusieurs décennies autour de paiements occultes destinés à obtenir des droits commerciaux et de diffusion. Les responsables mis en cause étaient accusés d’avoir sollicité et reçu plus de 150 millions de dollars de pots-de-vin et de rétrocommissions. (justice.gov)
Ce scandale est essentiel parce qu’il montre que le véritable enjeu n’était pas simplement l’argent distribué à certains dirigeants. C’était le contrôle des droits. Droits télévisés, marketing, sponsoring, compétitions internationales : le football était devenu une industrie mondiale et certains responsables disposaient d’un pouvoir considérable sur l’attribution de ces contrats.
Chuck Blazer, ancien secrétaire général de la CONCACAF et membre du comité exécutif de la FIFA, a notamment plaidé coupable en 2013 avant de devenir informateur du FBI. Son rôle a permis aux enquêteurs américains de recueillir des informations directement depuis l’intérieur du système. Jack Warner, ancien président de la CONCACAF et vice-président de la FIFA, a également été inculpé dans le dossier américain. (justice.gov)
Mais 2015 n’est pas le début de l’histoire. L’affaire International Sport and Leisure (ISL), ancienne société de marketing partenaire de la FIFA, avait déjà révélé des paiements occultes liés aux droits commerciaux. Les noms de plusieurs figures historiques du football mondial, dont João Havelange, Ricardo Teixeira et Nicolás Leoz, étaient apparus dans cette affaire.
Le problème est donc plus ancien que les dirigeants qui se succèdent à la tête de la FIFA. Il est lié à la transformation progressive du football en une industrie mondiale.
Après 2015, la FIFA se réforme
Le scandale de 2015 entraîne une réforme importante de la gouvernance de la FIFA.
Les nouveaux statuts adoptés en 2016 prévoient notamment des limites de mandat, une séparation plus claire entre certaines fonctions politiques et administratives, davantage de transparence sur les rémunérations, des contrôles d’éligibilité et une plus grande indépendance de certaines commissions. Les droits humains sont également intégrés aux statuts de l’organisation. (Amnesty International)
Gianni Infantino est élu président en 2016. Mais l’arrivée d’un nouveau président ne règle pas nécessairement la question de fond : comment contrôler une organisation qui possède autant de ressources et autant de pouvoir sur le football mondial ?
La crise de FIFA Forward Enterprise en 2026 l’a rappelé. Le projet prévoyait de créer une nouvelle structure commerciale permettant notamment d’attirer des investisseurs privés autour des actifs de la FIFA. Il devait notamment permettre de lever jusqu’à 4,2 milliards de dollars en échange d’une participation minoritaire pouvant aller jusqu’à 20 %. La FIFA aurait conservé le contrôle. (Reuters)
Le projet a finalement été abandonné le 31 juillet après l’opposition de plusieurs confédérations.
L’affaire est intéressante moins pour le rôle personnel d’Infantino que pour ce qu’elle révèle : le contrôle des droits commerciaux de la FIFA est devenu un enjeu de pouvoir à part entière.
Quand les États entrent dans le jeu
Le pouvoir de la FIFA ne se limite cependant pas à ses revenus. Il vient aussi de ce qu’elle peut offrir aux pays qui accueillent ses compétitions.
Une Coupe du monde représente un outil d’influence exceptionnel. Pendant plusieurs semaines, le pays hôte devient le centre de l’attention médiatique mondiale. Ses villes, ses infrastructures, ses entreprises et ses institutions sont montrées quotidiennement à des centaines de millions de personnes.
C’est ici qu’intervient la notion de sportswashing. Le terme désigne l’utilisation du sport pour améliorer l’image d’un État ou d’une organisation confronté à des critiques, notamment sur les droits humains ou sa politique intérieure. L’idée n’est pas forcément de faire disparaître les problèmes. Il s’agit plutôt de faire émerger une autre image : celle d’un pays moderne, attractif, ouvert, capable d’accueillir de grands événements et de s’associer aux stars les plus populaires de la planète.
Le sport devient alors un outil de communication internationale.
Le phénomène n’est pas propre au football. Les Jeux olympiques, la Formule 1, le golf, la boxe ou les grands événements culturels peuvent jouer le même rôle. Mais le football possède une particularité : sa capacité à toucher presque tous les marchés et toutes les catégories de population. Pour un État, associer son nom à la Coupe du monde, à un grand club ou à une star mondiale permet donc de créer des associations positives extrêmement puissantes.
Le Qatar : le cas qui a changé le débat
La Coupe du monde 2022 au Qatar est devenue l’un des exemples les plus étudiés de sportswashing.
Le pays était relativement peu présent dans l’imaginaire sportif mondial avant d’obtenir l’organisation du tournoi. En quelques années, il est devenu l’un des centres de l’attention internationale. Mais le tournoi a également produit un effet inattendu : il a attiré une attention considérable sur les conditions de travail des migrants et sur les droits humains.
Lorsque la FIFA attribue la Coupe du monde au Qatar en 2010, les risques liés à l’énorme chantier nécessaire pour accueillir la compétition étaient déjà identifiés. Human Rights Watch rappelle que la FIFA avait attribué le tournoi sans condition liée aux protections des droits humains, alors que la situation des travailleurs migrants était déjà préoccupante. (Human Rights Watch)
Pendant les années qui ont suivi, les conditions de travail sur les chantiers sont devenues un sujet international. Amnesty International et Human Rights Watch ont notamment documenté des cas de salaires impayés, d’exploitation et d’autres abus concernant les travailleurs migrants. (Human Rights Watch)
Le Qatar est donc intéressant parce qu’il montre que le sportswashing n’est pas nécessairement un processus totalement maîtrisé. Le pays a obtenu ce qu’il recherchait en termes de visibilité. Mais cette visibilité a aussi amplifié les critiques. La Coupe du monde a permis de montrer le Qatar sous un jour nouveau, mais elle a simultanément transformé les conditions de travail et les droits humains dans le pays en sujet mondial.
L’Arabie saoudite va beaucoup plus loin
L’Arabie saoudite représente aujourd’hui une étape supplémentaire.
Depuis plusieurs années, le pays investit massivement dans le sport : football, golf, Formule 1, boxe et grands événements internationaux. Le fonds souverain Public Investment Fund est devenu l’un des acteurs les plus puissants du sport mondial. Le football est au centre de cette stratégie. L’arrivée de Cristiano Ronaldo dans le championnat saoudien a été suivie par celle de joueurs comme Karim Benzema, Neymar ou Sadio Mané. L’achat de Newcastle United par un consortium dirigé par le PIF a également donné au pays une présence directe dans le football anglais.
Il ne s’agit donc plus simplement d’accueillir un événement pendant quelques semaines. Le sport devient une présence permanente.
Et cette présence produit un changement d’image : l’Arabie saoudite apparaît de plus en plus dans les médias internationaux à travers ses clubs, ses joueurs, ses événements sportifs et ses investissements.
C’est exactement ce qui rend le cas saoudien particulièrement intéressant dans le débat sur le sportswashing.
Le Mondial 2034
En décembre 2024, la FIFA attribue officiellement la Coupe du monde 2034 à l’Arabie saoudite.
Le choix a été vivement critiqué par plusieurs organisations de défense des droits humains. Amnesty International avait notamment demandé à la FIFA de suspendre la procédure tant que des garanties crédibles concernant les droits humains ne seraient pas présentées. Après l’attribution, l’organisation a estimé que la décision exposait de nombreux travailleurs et groupes vulnérables à des risques importants. (Amnesty International)
Human Rights Watch a de son côté dénoncé une évaluation des droits humains jugée insuffisante dans le dossier de candidature saoudien. Dire que « la FIFA fait du sportswashing pour l’Arabie saoudite » supposerait de démontrer une volonté directe de l’organisation de participer à une opération destinée à blanchir l’image du pays.
Ce que l’on peut constater, en revanche, est beaucoup plus concret : la FIFA offre à l’Arabie saoudite l’un des plus puissants outils de visibilité internationale qui existe. Et la relation n’est pas uniquement sportive. Depuis 2024, Aramco, géant pétrolier saoudien, est devenu partenaire mondial de la FIFA, dans le cadre d’un contrat courant jusqu’à la fin de 2027.
Il existe donc désormais une relation entre trois éléments : un État qui investit massivement dans le sport, une entreprise nationale qui devient partenaire majeur de la FIFA et une Coupe du monde qui sera organisée dans ce même pays.
Cela ne prouve pas concrètement une opération coordonnée de sportswashing. Mais cela pose une question difficile à éviter : jusqu’où les intérêts commerciaux peuvent-ils influencer les choix d’une organisation qui possède également un pouvoir aussi important sur l’image des États ?
Défendre les pays hôtes : une nécessité commerciale ?
C’est aussi ce qui explique les tensions autour de la FIFA lorsqu’elle est confrontée aux critiques visant ses pays hôtes. L’organisation a un intérêt évident à défendre les compétitions qu’elle organise. Une Coupe du monde représente des années de préparation, des contrats commerciaux, des droits télévisés, des sponsors et des centaines de millions de spectateurs. Une crise majeure autour du pays hôte peut donc devenir une crise pour la FIFA elle-même.
Dans le cas du Qatar, les ONG ont régulièrement reproché à la FIFA de défendre le tournoi et son partenaire qatari alors que les critiques sur les droits humains se multipliaient. Human Rights Watch estimait encore après le tournoi que la FIFA et les autorités qatariennes n’avaient pas suffisamment réparé les abus subis par les travailleurs migrants. (Human Rights Watch)
Ce mécanisme peut être compris sans même supposer une intention politique : plus une organisation a investi dans un événement, plus elle a intérêt à ce que l’événement soit présenté comme une réussite. Et la FIFA a beaucoup à perdre lorsque l’image du pays hôte se dégrade. Elle vend les droits du tournoi, négocie avec les diffuseurs et les sponsors et dépend directement de l’attractivité de ses compétitions. Défendre le produit qu’elle commercialise peut donc aussi revenir, de fait, à défendre l’image du pays qui l’accueille. C’est là que la frontière devient intéressante.
Le paradoxe du sportswashing
Le sportswashing fonctionne sur un paradoxe. Plus un pays investit dans le sport, plus il peut contrôler une partie du récit médiatique autour de lui. Mais plus il devient visible, plus ses problèmes peuvent également être exposés.
Le Qatar en est l’exemple le plus évident. L’Arabie saoudite pourrait être confrontée au même phénomène avec le Mondial 2034. La question n’est donc pas seulement de savoir si le sportswashing « fonctionne ». Il faut plutôt regarder ce que le sport permet de faire : déplacer le centre de gravité du récit.
Un pays qui était principalement associé à ses problèmes politiques peut progressivement être associé à ses clubs, ses joueurs, ses compétitions et ses investissements. Et lorsque ces investissements deviennent suffisamment importants, les frontières entre politique étrangère, stratégie économique et communication sportive deviennent de plus en plus difficiles à distinguer.
Une puissance qui ne ressemble pas à un État
C’est finalement ce qui rend la FIFA si particulière. Elle n’est pas un gouvernement. Elle n’est pas une entreprise classique. Elle est juridiquement une association suisse.
Pourtant, elle possède certains attributs d’une puissance internationale : 211 membres, ses propres règles, ses mécanismes disciplinaires, des milliards de dollars de revenus et la capacité de prendre des décisions qui ont des conséquences économiques et politiques dans des dizaines de pays. Elle peut redistribuer de l’argent à des fédérations. Elle peut décider où se déroule une Coupe du monde. Elle peut choisir ses partenaires commerciaux. Elle peut offrir à un pays une exposition mondiale sans équivalent. C’est cette concentration de pouvoirs qui explique pourquoi les scandales de la FIFA ne peuvent plus être considérés comme de simples affaires de football.
En 2015, le problème était la corruption autour de l’argent et des droits.
En 2022, la Coupe du monde a posé la question de la responsabilité d’une organisation sportive face aux droits humains dans un pays hôte.
En 2024, l’attribution du Mondial 2034 à l’Arabie saoudite a relancé le débat sur les critères permettant à un État d’accueillir la compétition et sur le rôle du sport dans sa stratégie d’image.
En 2026, la crise autour de FIFA Forward Enterprise a replacé la question du contrôle des actifs commerciaux et de la gouvernance au centre du débat.
Reuters rapportait début août que l’UEFA, l’AFC et la CONCACAF avaient même appelé à une révision du leadership de la FIFA, tandis que plusieurs autres fédérations réclamaient une enquête indépendante sur le projet abandonné. (Reuters)
Ces affaires sont différentes, mais elles racontent la même histoire. La FIFA a commencé par vendre le football au monde. Elle en est arrivée à contrôler une partie considérable de sa valeur, à redistribuer une partie de cette richesse, à décider où elle sera produite et, de plus en plus, à participer au récit que les États construisent autour d’eux-mêmes.
C’est là que se trouve le véritable enjeu. Le problème n’est plus seulement de savoir si la FIFA est bien gouvernée. Ni même de savoir si elle a été réellement réformée depuis 2015. La question est devenue beaucoup plus grande : que se passe-t-il lorsqu’une organisation privée, installée en Suisse, peut décider où se joue le plus grand spectacle sportif de la planète, gérer des milliards de dollars, financer des centaines de fédérations et offrir à des États l’une des plus puissantes vitrines d’image au monde ?
À ce niveau-là, le football n’est plus seulement un sport.
C’est une monnaie d’influence.
Et la FIFA en est devenue l’une des banques les plus puissantes.
Photo : Fifa.com

