Les lunettes connectées, la prochaine frontière

Pendant longtemps, elles relevaient de la science fiction. Aujourd’hui, les lunettes connectées arrivent progressivement sur le marché grand public, portées par des géants comme Meta, Google ou Apple. Traduction instantanée, prise de photos, assistance par intelligence artificielle, navigation ou appels téléphoniques. Présentées comme les futurs successeurs du smartphone, elles promettent d’intégrer le numérique directement dans notre champ de vision. Pour séduire un public plus large, Meta mise également sur des campagnes très médiatisées avec des célébrités comme Kylie Jenner, choisie pour promouvoir ses nouvelles lunettes intelligentes et les faire entrer dans l’univers de la mode autant que dans celui de la technologie.

Le signal le plus fort est venu des États Unis. À partir du 20 juillet, les 1 240 tribunaux de l’État de New York interdiront totalement les lunettes équipées d’une caméra ou d’un microphone, y compris lorsqu’elles sont munies de verres correcteurs. L’objectif est simple. Empêcher tout enregistrement clandestin dans des lieux où la confidentialité est essentielle. D’autres États américains ainsi que certaines compagnies de croisière ont déjà adopté des restrictions similaires.

En France, le débat prend une autre forme. La CNIL a lancé un plan d’action consacré à ces appareils après avoir interrogé plus de 2 100 Français. Les résultats montrent une forte défiance. 67 % des personnes interrogées considèrent que ces lunettes représentent un risque pour la vie privée, 81 % estiment qu’elles permettent de filmer plus facilement sans consentement qu’un smartphone, et 91 % souhaitent être clairement informées lorsqu’elles sont enregistrées.

Cette inquiétude s’explique par une différence fondamentale avec le téléphone. Lorsqu’une personne sort son smartphone pour filmer, son intention est généralement visible. Avec des lunettes connectées, la frontière disparaît. Les capteurs deviennent presque invisibles et il devient impossible de savoir si une conversation, un visage ou un lieu est en train d’être enregistré. La CNIL met également en garde contre le risque d’une banalisation de la surveillance quotidienne et d’une forme d’autocensure dans l’espace public.

Le véritable enjeu dépasse donc la technologie. Les lunettes connectées illustrent un changement profond de notre rapport à la vie privée. Après avoir accepté les caméras de surveillance, puis les smartphones capables de tout enregistrer, une nouvelle étape s’ouvre avec des appareils qui se confondent avec un objet du quotidien.

L’innovation ne pose pas seulement la question de ce que ces lunettes sont capables de faire. Elle oblige surtout à se demander quel type de société nous sommes prêts à accepter lorsque chacun peut potentiellement filmer, écouter ou analyser son environnement sans que personne ne s’en aperçoive.

photo : meta.com