L’Europe laisse le dollar devenir la monnaie du web
Pendant que les États Unis accélèrent massivement sur les stablecoins adossés au dollar, l’Europe semble toujours hésiter. Cette semaine, la Banque centrale européenne a officiellement rejeté plusieurs propositions visant à assouplir les règles autour des stablecoins en euros. Une décision technique en apparence. Mais derrière ce refus se cache peut être un immense basculement monétaire mondial.
Car aujourd’hui, les stablecoins ne sont plus seulement un sujet crypto. Ils deviennent progressivement l’infrastructure financière d’internet. Les stablecoins sont des cryptomonnaies indexées sur une monnaie réelle, généralement le dollar. USDT de Tether et USDC de Circle dominent largement le marché mondial, qui dépasse désormais les 300 milliards de dollars. Ils servent déjà à des paiements internationaux, du trading, des transferts instantanés et bientôt probablement au commerce quotidien sur internet. Le problème pour l’Europe est simple : presque tout ce marché fonctionne en dollars.
Selon les chiffres cités par Bruegel et Reuters, les stablecoins en euros représentent seulement 0,3 % du marché mondial. Le plus gros stablecoin euro, l’EURC de Circle, arrive seulement autour de la 20e place mondiale. Pourtant, l’Europe représente près de 38 % des transactions mondiales en stablecoins. Autrement dit : les Européens utilisent massivement des dollars numériques. Et c’est précisément ce que certains économistes appellent désormais la “dollarisation numérique”.
Le think tank Bruegel proposait justement de réagir rapidement. Les experts voulaient assouplir certaines contraintes du règlement MiCA pour permettre aux stablecoins européens de devenir plus compétitifs face aux géants américains. Ils demandaient même que les émetteurs puissent accéder à certains mécanismes de refinancement de la BCE. Christine Lagarde a immédiatement refusé. La BCE craint qu’une adoption massive des stablecoins fragilise les banques commerciales. Car lorsqu’un utilisateur transforme ses euros en stablecoins, cet argent quitte les dépôts bancaires traditionnels. À grande échelle, cela pourrait réduire la capacité des banques à prêter et compliquer le contrôle des taux d’intérêt par la BCE. Le raisonnement économique n’est pas absurde. Mais beaucoup considèrent que l’Europe est en train de refaire exactement la même erreur qu’avec les géants technologiques américains : réguler très tôt un secteur avant même d’avoir créé ses propres champions.
Pendant ce temps, les États Unis avancent beaucoup plus vite. Le GENIUS Act adopté en 2025 offre un cadre relativement favorable aux stablecoins dollar afin de renforcer encore davantage l’influence mondiale du billet vert. Et c’est probablement cela le vrai sujet. Le stablecoin n’est pas simplement un outil crypto. C’est potentiellement la monnaie native d’internet. Une monnaie programmable, instantanée, mondiale et disponible 24h sur 24. Si demain le commerce numérique mondial fonctionne principalement avec des stablecoins dollar, alors le pouvoir économique américain pourrait devenir encore plus dominant qu’aujourd’hui.
Même certains banquiers européens commencent à s’inquiéter. Jan Oliver Sell, dirigeant du consortium Qivalis regroupant 37 banques européennes, déclarait récemment : “Que les banques européennes soient obligées d’utiliser des stablecoins dollar émis par les États Unis n’est pas une option.”
La BCE refuse les stablecoins euro au nom de la souveraineté monétaire… mais cette prudence risque justement d’accélérer la domination du dollar numérique. Et pendant que l’Europe débat encore, internet choisit déjà sa monnaie.
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